Les archipels de la mer orientale - Patrice Jorland (4)

Dernier ajout : 6 mars 2013.

LES ARCHIPELS DE LA MER ORIENTALE (4) :

UN DRAGON FURIEUX ?

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Dans les articles précédents, nous avons cherché à présenter les données géographiques et historiques concernant les archipels de la mer Orientale et tenté d’éclairer la question de leur souveraineté au regard du droit international. Nous pensons avoir démontré que celle-ci revient au Vietnam, au moins depuis le XVIIIème siècle pour les Paracels et depuis la colonisation française pour les Spratleys, souveraineté qui n’était pas contestée, quand bien même le Japon s’empara de ces archipels durant la deuxième guerre mondiale. Resterait à comprendre les raisons pour lesquelles cet espace maritime et les confettis qui le parsèment sont devenus un enjeu international et le théâtre d’incidents parfois violents. Certes, les Philippines, la Malaisie et le sultanat de Brunei ont des prétentions, dont on peut discuter le bien fondé, sur une partie de ces eaux, récifs et bancs de sable, mais force est de constater que la responsabilité incombe principalement à la Chine, qu’ils s’agisse de la rupture volontaire des câbles utilisés par des bâtiments de recherche vietnamiens dans leur zone économique exclusive ou des affrontements meurtriers qui ont pu se produire, en janvier 1974 et en mars 1988 notamment.
Il faudrait voir dans ces agissements la volonté de revanche d’un peuple qui fut humilié par l’étranger, l’expression d’un nationalisme viscéral et d’une arrogance ancestrale, le reflet des besoins insatiables d’une économie en forte croissance, les visées hégémoniques d’un Etat aux capacités militaires sans cesse accrues. La messe est dite et à suivre les médias français qui la célèbrent, il ne resterait plus qu’à se préparer au conflit. On ne voit pas à qui celui-ci profiterait ou plutôt on craint de ne le voir que trop bien.

Terre et mer :

La République populaire de Chine a eu longtemps des différends frontaliers avec nombre de ses voisins, lesquels tenaient au fait que, jusqu’au XIXème siècle, l’ordre régional ne conduisait pas à la délimitation linéaire des territoires et que, durant l’époque contemporaine, celle-ci a été souvent imposée par des puissances étrangères. Certains de ces différends ont conduit à de véritables affrontements armés, comme ce fut le cas avec l’Union soviétique en mars et en août 1969, sur les rives de l’Oussouri, puis aux abords du Xinjiang. Or, des accords de délimitation ont été signés ces dernières années, y compris avec le Vietnam, par lesquels la Chine a renoncé à l’essentiel de ses prétentions d’antan. Reste la question complexe de la frontière sino-indienne, longue de 3.380 km, à propos de laquelle une guerre brève mais violente, et remportée par les forces chinoises, fut conduite en octobre 1962. Un accord a été signé en avril 2005 par lequel les deux parties s’engagent à éviter de nouveaux incidents et à négocier sur le fond.
Alors que la question des frontières terrestres trouve le plus souvent une solution diplomatique, pourquoi en va-t-il autrement avec les limites maritimes ? Les différends en ce domaine sont légion dans le monde et il est inexact d’affirmer que la Chine se montre intraitable en toute occasion, puisqu’un traité a été signé avec le Vietnam à propos du golfe du Tonkin. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’elles sont chinoises que les thèses soutenues par la RPC (et Taiwan) sont nécessairement sans fondement. Ainsi, l’archipel inhabité mais disputé, appelé Senkaku par les uns et Diaoyu par les autres, a été annexé par Tôkyô à la suite de la guerre que l’Archipel fit à la Chine en 1894-1895. Quant aux querelles avec la Corée du sud à propos du récif de Socotra –appelé Ieodo ou Parangdo par Séoul et Suyan par Pékin-, ou avec le Japon au sujet d’Okinotorishima ne portent pas sur la souveraineté, que Pékin reconnaît, mais sur le fait que les Japonais et les Sud-coréens construisent en dur sur ces chicots inhabitables et pourraient être tentés de les présenter comme des îles, à partir desquelles des zones économiques exclusives seraient revendiquées. Cela viendrait en violation du droit international de la mer, comme le soulignent à juste titre les autorités chinoises, pourtant engagées dans une entreprise similaire sur le banc de Macclesfield, non loin des côtes philippines.
Si donc le comportement international du gouvernement chinois n’est ni uniformément brutal ni constamment rigide, il convient de rechercher les raisons pour lesquelles, dans la question de la mer Orientale, Pékin fait montre d’intransigeance et n’hésite pas à recourir aux provocations, voire à la force, au risque de ternir son image et de briser la confiance de ses voisins. On évoque souvent la quête des ressources naturelles, ce qui est manifeste pour la pêche. Les fonds marins sont vraisemblablement riches en hydrocarbures, encore que les recherches n’ont pour l’heure rien trouvé de probant, cependant que l’exploitation des nodules polymétalliques et des terres rares gisant en profondeur se heurte à l’obstacle de son coût, quand bien même les équipements sont en principe disponibles et les procédés connus. Cela inciterait d’ailleurs à la constitution de consortiums et à des accords entre pays riverains, comme cela se passe en d’autres lieux.
Plus importantes nous paraissent être les considérations géostratégiques, qui sont de trois ordres et tendent à se renforcer mutuellement. Il s’agit tout d’abord du syndrome de Malacca qui impose le passage des considérables flux maritimes dont dépend l’économie chinoise –matières premières dans un sens contre porte-conteneurs dans l’autres- par le détroit susnommé. Si la circulation venait à y être interrompue par une puissance ou une coalition hostile, le pays se trouverait asphyxié, situation dans laquelle se retrouvent les économies développées d’Asie orientale –Japon, Corée du sud, Taiwan-, à deux différences notables près. D’une part, la seule puissance militaire actuellement en mesure de bloquer ce détroit, à savoir les Etats-Unis, est l’alliée de ces dernières, alors qu’elle entretient une relation pour le moins complexe avec la Chine. Par contre, celle-ci tire bénéfice de sa position géographique pour 1°) s’approvisionner en matières premières auprès de ses voisins continentaux, la Russie et les républiques d’Asie centrale, avec lesquels elle a formé l’Organisation de la Conférence de Shanghai ou SCO, et 2°) construire, à travers la Birmanie et le Pakistan, un réseau de tubes et de routes qui lui permettra d’accéder à l’océan Indien pour une partie de ses flux, en évitant d’emprunter le détroit de Malacca. En deuxième lieu et en dépit des accords conclus avec Washington, la question de Taiwan reste le motif principal d’un éventuel conflit militaire entre la RPC et les Etats-Unis, même si les relations économiques, culturelles et humaines se sont considérablement resserrées entre Pékin et Taipeh au cours de cette dernière décennie, ce qui tend à réduire la tension entre les deux territoires chinois. Comme l’incertitude demeure, la question de Taiwan explique, pour une large part, le développement de la marine chinoise et la construction d’une grande base navale à Yulin, dans l’île de Hainan, pour la flotte de sous-marins nucléaires. Elle éclaire l’importance géostratégique de la mer Orientale dont les fonds peuvent atteindre 4.000 mètres, ce qui permet auxdits sous-marins de se tapir loin des écoutes. Enfin, l’administration Obama a annoncé sa volonté de procéder à un « pivotement » de son dispositif géopolitique vers l’Asie orientale, afin de tirer un plus grand profit du dynamisme économique de cette région du monde, Chine comprise, et de « border » cette dernière comme on borde un lit, afin d’éviter qu’elle n’y exerce une influence déterminante. Cela revêt bien entendu une dimension militaire, dans le prolongement du jeu classique entre la puissance maritime et la puissance continentale : hier la baleine britannique puis américaine face à l’ours russe puis soviétique, aujourd’hui la baleine américaine et ses baleineaux japonais, sud-coréen et australien face au dragon chinois, à la différence près que cet animal fabuleux est capable de voler. Selon le Pentagone, la Chine est engagée dans une stratégie dite d’interdiction d’accès et de déni de zone dans ses pourtours maritimes, à laquelle il entend répondre en appliquant le concept de sea/air battle (bataille mer /air). Il sous-tend le pivotement vers l’Asie orientale.

De l’asymétrie dans les relations internationales :

En d’autres termes, c’est à l’est de ses terres et dans les eaux qui les baignent que la Chine peut se sentir contrainte, entravée ou menacée. Ni par le Vietnam ni par aucun des autres Etats riverains de la mer Orientale dont les moyens politiques, militaires et économiques sont de toute évidence très inférieurs aux siens. Aussi peut-on s’étonner de la manière dont elle les traite, comme si elle voulait les réduire à résipiscence et ignorait la diplomatie.
Deux séries d’explications, qui ne s’excluent pas, sont données à ce comportement. Les sinologues notent qu’avec le passage à l’économie de marché, la croissance de la production, la diversification de la société et la multiplication des relations avec l’étranger, qui viennent s’ajouter à la difficulté objective qu’il y a à réguler un pays aussi vaste et tant peuplé, ainsi qu’au rôle politique et institutionnel si particulier de l’armée populaire de libération, les autorités centrales doivent compter avec les provinces, les grands groupes d’entreprises et plusieurs organes, établissements et instances disposant aujourd’hui de moyens conséquents et d’une marge d’autonomie dans leurs prises de décision. Pour citer l’hebdomadaire « The Economist », en Chine, « la grille du pouvoir est un fouillis d’entités entremêlées, un enchevêtrement de lignes verticales et horizontales d’autorité, et suit un jeu réciproque entre les bureaucraties du parti, de l’Etat et de l’armée ». On notera à ce propos que le ministère des affaires étrangères n’est pas un des principaux organes du système, son titulaire n’est membre que du comité central du parti, mais pas du Bureau politique et encore moins de son comité permanent, qu’aucun des membres de ces deux instances majeures n’est un expert en questions internationales, le dirigeant le plus influent en ce domaine, Dai Bingguo, qui est sur le départ, siégeant au Conseil d’Etat, organisme de conseil du parti et du gouvernement. Comme le souligne le spécialiste américain Kenneth Lieberthal, cela conduit à « un manque de coordination entre le ministère des affaires étrangères et l’appareil militaire ». Ainsi, à lire le rapport « Stirring up the South China Sea (1) » publié en avril dernier par l’ONG International Crisis Group, onze agences différentes interviennent en mer Orientale, parmi lesquelles plusieurs gouvernements provinciaux, la marine et le Bureau de l’administration des pêches.
Il n’en demeure pas moins qu’il y a une constance dans le comportement des autorités chinoises, laquelle transcende la complexité des processus de prise de décision. Aussi parait-il utile de se référer aux publications du politologue américain Brantly Womack et à sa théorie de l’asymétrie dans les relations internationales. La disparité des territoires, des populations et des ressources est une réalité de notre monde et elle assure à certains pays une importance inégalable dès lors qu’ils disposent d’un Etat digne de ce nom. Cela ne signifie aucunement qu’ils sont invincibles, comme l’histoire l’a prouvé d’évidence depuis les guerres médiques. Reste que le Vietnam équivaut, par exemple, à une grosse province de la Chine, qui en compte 22, ainsi que 5 régions autonomes. Or, comme le démontre l’auteur précité, quelles que soient les distances qui les séparent, une puissance a tendance à privilégier les relations qu’elle entretient avec ses semblables, en l’occurrence les Etats-Unis, et à définir sa grande stratégie à partir de ces relations, alors que les Etats plus petits se déterminent d’abord en fonction de leurs rapports avec leurs grands voisins. De là les différences d’appréciation, les malentendus et les différends. Cela entretient l’incertitude, mais ne conduit pas nécessairement au conflit et incite, si l’on veut l’éviter, à manier la dialectique.

Patrice JORLAND