LES ARCHIPELS DE LA MER ORIENTALE (5) - Patrice JORLAND

Dernier ajout : 4 juillet 2013.

LES ARCHIPELS DE LA MER ORIENTALE (5)

DAVID SANS SA FRONDE ?

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Patrice JORLAND

Aucun règlement de la double question de la mer Orientale, délimitation des zones maritimes et souveraineté sur les archipels, n’est prévisible à moyen terme. Les Paracels ont été saisies par la force, en deux temps, et sont à l’heure actuelle occupées par la Chine ; les Spratleys sont de facto partagées entre les Etats riverains, Vietnam, Chine, Taiwan, Philippines, Brunei et Malaisie. Des incidents surviennent de façon récurrente, qui risquent de s’envenimer et de déboucher sur de véritables affrontements armés. Cela a failli être le cas, en avril-mai 2012, lors du face à face entre des bâtiments chinois et philippins autour du Scarborough shoal. A la suite de quoi Manille a engagé, en janvier 2013, une requête auprès du tribunal arbitral de Hambourg afin de savoir, non pas à qui revient la souveraineté sur ce qui n’est qu’un banc recouvert par les eaux à marée haute, mais si les prétentions chinoises concernant la mer Orientale sont conformes au droit international tel qu’établi par la convention de Montego Bay, si Scarborough et les récifs coralliens appelés Johnson, Cuarteron et Fiery, également recouverts à marée haute, sont des îles au regard de l’article 121 (3) de ladite convention, si enfin les Philippines ont droit à une mer territoriale de 12 nautiques, à une zone économique exclusive de 200 nautiques, pouvant être étendue sur le plateau continental. La démarche est habile, bien que le gouvernement chinois ait déclaré qu’il ne reconnaîtrait pas l’éventuelle décision du tribunal.

Asymétrie structurelle :

De fait, Pékin continue à s’appuyer sur le tracé en neuf tirets, dit en forme de langue de bœuf, pour proclamer sa souveraineté sur la quasi-totalité de la mer Orientale, alors qu’une carte, de surcroît esquissée de façon unilatérale et confuse, n’a de valeur juridique que si elle est annexée à un accord bilatéral ou à un traité international, que les zones maritimes sont tracées à partir de la terre et non pas des îles et que suffisamment de preuves sont réunies pour confirmer la souveraineté historique du Vietnam sur les deux archipels, depuis le XVIIIème siècle pour les Paracels et depuis au moins la colonisation française, pour les Spratleys. Cela ne signifie pas que la Chine recourra à la force brute pour imposer sa volonté. Une stratégie de pression constante et graduable paraît avoir été choisie, avec la mobilisation des flottilles de pêche, puis les moyens conséquents dont disposent des instances non directement militaires (garde-côtes, recherche océanographique), la marine nationale enfin, dont l’expansion et la modernisation sont continues depuis une vingtaine d’années. En bref, il s’agit moins de vaincre les concurrents que de les faire renoncer devant la montée des risques, dans un rapport des forces structurellement asymétrique.
Que peut faire le Vietnam qui, en l’occurrence dispose du droit mais pas de la force ? Certes, et ses victoires face à des adversaires objectivement plus puissants que lui, la Chine, la France et les Etats-Unis, le confirment, David peut vaincre Goliath. Sans que cela ne soit exclusivement dicté par le différend avec le grand voisin du nord et sans renoncer le moins du monde au caractère populaire et national de son armée, le pays se dote d’une fronde en restructurant ses ressources humaines et en modernisant ses capacités. Pour ne citer que quelques données récentes, il a acquis deux frégates furtives de la classe Gepard, quatre patrouilleurs rapides dotés de missiles mer/mer de la classe Svetlyak, 20 Sukhoi Su-30MK2V, dotés de missiles air/air et air/mer, a passé commande de six sous-marins conventionnels d’attaque de la classe Kilo, réputés très discrets, et de quatre corvettes de la classe Sigma, tous ces matériels étant de fabrication russe à l’exception de ces dernières, construites aux Pays-Bas. Il n’est pas impossible que des accords soient conclus avec la France, mais, quand bien même les défenses sont renforcées, notamment avec deux batteries anti-aériennes de S-300 PMU-1 et deux batteries côtières K-300P, le pays ne peut consacrer à sa sécurité une part beaucoup plus importante de son PIB que les 2,5% actuels et une course aux armements ne pourrait, en tout état de cause, qu’être remportée par la Chine. De surcroît, on ne s’improvise pas marin et encore moins sous-marinier, il y faut du temps et une étroite intégration avec les autres armes pour être quelque peu efficaces.
Il ne peut y avoir de grande stratégie nationale que par l’étroite imbrication de tous les moyens, économiques, politiques, mentaux et diplomatiques. A cet égard, on sera attentif à la ligne poursuivie avec constance par le Vietnam depuis l’adoption, en mai 1988, de la résolution n°13 du Bureau politique du PCV, qui anticipait la disparition du « camp socialiste », utilisait pour la première fois l’expression « intérêt national » et appelait à une « politique extérieure multidirectionnelle ». Cela a signifié tout d’abord la préservation des relations particulières avec le Laos et le Cambodge, l’intégration complète au sein de l’ASEAN dont le Vietnam est devenu l’un des membres les plus solides et les plus constructifs –son secrétaire général depuis 2011, et pour les cinq années suivantes, est Lê Luong Minh, l’ancien ambassadeur de la RSVN auprès de l’ONU-, mais aussi la normalisation des relations diplomatiques, ou leur établissement, avec la quasi-totalité des Etats, Vatican et Etats-Unis compris, une présence active au sein des organisations internationales (système de l’ONU, FMI, Banque mondiale, OMC, etc.) et des divers autres organismes régionaux. Ainsi, le Vietnam a été membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU en 2008-2009 où il a, de l’avis unanime, fort bien assumé ses responsabilités.

Le droit sans usage de la force :

Cette démarche va plus loin encore, puisqu’elle recherche la conclusion de partenariats stratégiques avec une série de pays, c’est-à-dire des accords de coopération régulière, approfondie, durable et couvrant des champs multiples. Le premier a été conclu avec la Russie en 2001, qu’ont suivi ceux établis avec le Japon (2006), l’Inde (2007) et la Chine (2008), mais aussi la Corée du sud, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Australie et l’on sait que des discussions ont été engagées à ce propos avec le gouvernement français. Ces partenariats indiquent que le Vietnam n’entend pas être un fétu de paille dans l’océan de la mondialisation et, à ce titre, ils dépassent largement la question de la mer Orientale. Ils y renvoient aussi de toute évidence, dans la mesure où plusieurs d’entre eux intègrent les questions de sécurité et de défense. C’est l’une des formes que prend l’internationalisation de la question maritime : par ces partenariats, en faire comprendre les données et créer les conditions d’un règlement. Une autre est la multiplication des échanges entre institutions militaires, des exercices conjoints et des visites de bâtiments, ce qui n’implique ni traité d’alliance ni présence de bases étrangères sur le sol vietnamien, comme n’ont cessé de le répéter les autorités vietnamiennes, quand bien même certaines installations, telle la rade si convoitée de Cam Ranh, sont en mesure de fournir des services d’entretien et de réparation à des bâtiments naviguant sous d’autres pavillons. Une autre encore, et qui est fondamentale, est de se référer constamment au droit international et d’en demander l’application.
Selon la vision occidentale, celle qui considère que le seul ordre international possible découle directement des traités de Westphalie (1648), l’essentiel de la stratégie vietnamienne se résumerait en un équilibre (balancing act) entre les Etats-Unis et la Chine, qui consiste à jouer l’un contre l’autre. On ne saurait bien évidemment l’exclure, mais il serait erroné de ne voir les choses qu’avec cette lorgnette dite réaliste car, selon le dicton bien connu, quand des éléphants se battent, l’herbe est écrasée, et ce n’est pas en faisant monter la tension entre ces deux grands que la question de la mer Orientale trouvera nécessairement une solution juste. Aussi le Vietnam cherche-t-il, sur le plan bilatéral comme sur le plan régional, à impliquer la Chine, dont géographiquement il ne peut se décrocher, à moins que les continents ne se mettent de nouveau à dériver, dans un réseau d’instances et de relations multiformes. S’agissant des relations bilatérales, cela va du dialogue entre les deux partis communistes à la recherche d’accords intermédiaires sur des sujets moins complexes (frontière terrestre, golfe du Tonkin, etc.), en passant par les échanges économiques, culturels et humains. S’agissant de l’ASEAN, on avait remarqué que, pour la première fois, l’organisation n’avait pu se mettre d’accord lors de son sommet de 2012, qui se tenait au Cambodge, sur le texte d’une déclaration où il serait fait état de la mer Orientale. Pékin avait manifestement fait pression sur Phnom Penh, qui n’est d’ailleurs pas directement concernée par le sujet, et d’aucuns avait parlé d’impuissance de l’organisation régionale. A contrario, on soulignera la portée des accords récemment conclus par le Vietnam avec la Thaïlande et l’Indonésie, qui fondent des partenariats stratégiques et consolident ainsi la centralité de l’ASEAN.
Selon le mot de l’humoriste, on ne peut guère faire de prévisions, surtout à propos de l’avenir. La question que nous traitons depuis plusieurs mois ne trouvera pas une issue positive de si tôt. Il convient donc de la suivre avec la plus grande attention. Les risques sont grands dont nous devons être conscients. Pas seulement parce qu’il s’agit du Vietnam, un pays qui nous est cher et qui n’a pas besoin de nouveaux conflits, mais parce qu’en l’occurrence, comme c’était d’ailleurs le cas naguère et jadis, il a le droit pour lui.