Les Candidats séléctionnés

Dernier ajout : 11 mai 2014.

Les Candidats sélectionnés
- L’émergence du tourisme domestique au Vietnam
Emmanuelle Peyvel

Maître de Conférences en géographie à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO), agrégée de géo-
graphie (2004)

En 2012, le Viet Nam a recensé 32,5 millions de touristes vietnamiens, soit 5 fois le nombre de touristes étrangers accueillis la même année. Toujours supérieur au tourisme international et connaissant une croissance importante, ce tourisme domestique est également plus stable et mieux réparti sur le territoire, base d’un développe- ment local plus égalitaire. Comment les Vietnamiens sont devenus touristes ? Répondre à cette question est d’autant plus stimulant que la recherche sur le tourisme est essentiellement le fait d’Occidentaux. Or, si le tourisme est une activité datée dans le temps comme située dans l’espace, alors ses caractères d’universalité doivent être interrogés, à la lumière de sa spectaculaire expansion à l’échelle du globe en à peine un siècle et demi. C’est la conception même du tourisme qui peut alors être enrichie au travers du cas vietnamien.
Pour répondre à cette question, la méthodologie employée repose sur des observations participantes, des entretiens semi-directifs et des récits de vie menés à travers le pays entre 2005 et 2007, pour mieux com- prendre comment les Vietnamiens font du tourisme - en usant de compétences tactiques - et donnent sens à cette mobilité. Afin de contextualiser ce matériel qualitatif, ont été en outre dépouillés des statistiques – de l’OMT et de la Direction Nationale du Tourisme – et des documents étatiques.
Dans un premier temps, ces matériaux ont permis de caractériser précisément l’importance spatiale et sociale du tourisme domestique. Cette activité concerne aujourd’hui une diversité croissante de lieux : les bords de mer, les franges montagneuses et les principales villes du pays, où il s’articule de plus en plus avec des classements patrimoniaux. Trois grandes régions touristiques polarisent le pays : Hà Noi au Nord et Ho Chí Minh Ville au Sud, secondairement le trio Hué, Ðà Nang et Hoi An au Centre. Socialement la démocratisation du tourisme est tout aussi remarquable, puisque la classe moyenne, apparue avec le Doi Moi, en profite de manière significative. Généralement jeune, kinh, citadin et diplômé, le touriste moyen organise seul ses déplacements, souvent de courts séjours. En revanche, les ethnies « minoritaires » et les espaces ruraux restent encore globalement à l’écart du développement touristique.
Afin d’expliquer le développement du tourisme domestique, deux cadres ont été identifiés comme particulièrement propices, dont le premier est étatique. Avant le Doi Moi, des infrastructures d’État ont été construites dans une perspective d’émulation sociale, dont les organisations de masse et les syndicats constituaient les courroies de transmission. En restructuration depuis 1986, ces organisations continuent d’offrir à leurs membres des voyages à prix abordables. Le tourisme a également servi d’outil au service de la construction nationale, ce qui explique l’investissement direct de l’État dans certains sites : hauts lieux du socialisme, sites de guerre et musées.
Le deuxième cadre structurant les mobilités touristiques domestiques est celui de la mondialisation. Si à l’époque coloniale, les Français cherchaient à recréer de petites France dans les stations balnéaires et d’altitude du pays, depuis 1954, les Vietnamiens se sont réappropriés ces lieux ; en témoignent des hybridations complexes entre des pratiques d’origine européenne, comme la randonnée, et d’autres plus anciennes, comme le pèlerinage. La mondialisation explique également l’arrivée croissante de touristes étrangers. Afin de comprendre les interactions spatiales entre eux et les touristes domestiques, favorables à l’échange de compétences, de regards et de pratiques, a été bâtie une typologie reposant sur cinq grands types : l’ignorance, l’évitement, la juxtaposition, le chevauchement et l’intégration.
On aurait tort d’opposer ces deux cadres, comme si la mondialisation effaçait les prérogatives de l’État Nation ou comme si celui-ci devait se poser comme der- nier rempart aux supposés ravages de la première. Ce travail a en effet montré qu’ils participent tout deux à la construction du tourisme domestique vietnamien. Si ce dernier permet d’accéder à plus de liberté individuelle, il s’articule, plus qu’il ne s’oppose, aux cadres du collectif, qu’ils soient étatique, familial, scolaire ou du quartier. Loin d’être seulement des contraintes, ces cadres sont aussi de formidables outils d’apprentissage, sur lesquels les Vietnamiens prennent appui pour construire leur projet touristique. En cela, le tourisme dit beaucoup des évolutions mentales et sociales induites par le Doi Moi, et des négociations permanentes instaurées désormais entre l’État, l’individu et sa famille.

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- Thu Hang Le

 « Transferts culturels et contrôle de l’imprimé pendant la colonisation française au Viet Nam (1862-1945) »

Dès 1858, début de la conquête française en Indochine, l’imprimerie, l’édition et la presse ont joué un rôle central dans la colonie, aussi bien sur le plan économique, politique, social que culturel. Ces moyens étaient en effet indispensables à la nouvelle administration : ils permettaient d’informer les troupes militaires réparties dans le pays et de diffuser parmi les peuples du territoire indochinois des informations sur le nouvel ordre colonial afin de maintenir leur domination par la force ou la propagande.
Bien évidemment des techniques d’impression et de reproduction existaient au Viet Nam avant la période coloniale. Ce savoir-faire, transmis de génération en génération et de dynastie en dynastie, s’est enraciné au sein de la société vietnamienne jusqu’à nos jours. Venue de Chine avant le IXe siècle, la xylographie s’est rapidement développée dans le domaine religieux pour répondre au besoin des pagodes de diffuser les Canons, en particulier sous les dynasties Lý Tran (1009-1225 et 1225-1400). Elle s’est répandue au fur et à mesure comme un moyen de véhiculer des idéologies confucianistes. Ce n’est qu’à partir du XVe siècle sous la dynastie Lê (1427-1788) que la xylographie, perfectionnée grâce au travail du lettré Luong Nhu Hoc [1], s’est étendue à la littérature, à l’histoire puis à l’enseignement pour parvenir à son grand essor durant les dynasties Nguyen (1802- 1945).
L’arrivée des Français rimait aussi avec l’apparition de nouvelles techniques. Celles-ci bouleverseraient durablement les pratiques liées à la diffusion de l’écrit. La première
conséquence majeure était la vulgarisation du quoc ngu, romanisation de la
langue vietnamienne ancienne écrite qui était en sinogrammes. Loin de n’être qu’un outil du pouvoir colonial, ces pratiques servaient à la diffusion des idées développées par l’intelligentsia locale. Formée ou influencée par un enseignement moderne, celle-ci a produit des écrits fortement sous l’emprise de l’occident dans le fonds et dans la forme, mais qui exprimaient le plus souvent un sentiment anticolonial. Malgré les tentatives répétées du pouvoir colonial de censurer les journaux et ouvrages qui étaient les sup- ports essentiels de diffusion des idées nationalistes, l’édition et la presse vietnamiennes sont parvenues à devenir indépendantes et elles ont connu un essor sans précédent pendant la Seconde Guerre mondiale. Notre travail, présenté de manière à la fois chrono- logique et thématique, s’intéresse à plusieurs questions d’ordre politique, socio-culturel et linguistique. Il retrace l’histoire de l’imprimerie vietnamienne, allant ainsi de l’origine de ces techniques artisanales jusqu’à l’introduction des procédés sophistiqués par les Français à la fin du XIXe siècle. Son objectif est, semble-t-il, ambitieux mais indispensable pour avoir une vue globale de son évolution. Thu Hang Le

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 - Caroline Delerue et Maël Lê-Hurand Retour sur expérience


Hadès, la mécanique orange aborde les conséquences d’un drame perpétré pendant la guerre du Vietnam entre 1961 et 1971 : celui de l’épandage d’agent orange par l’armée américaine. Notamment en raison de la présence de dioxine, ce défoliant chimique est responsable de nombreuses maladies chez les personnes exposées. La stabilité de la dioxine lui confère un effet durable sur l’environnement et les habitants des régions touchées, occasionnant ainsi des cas de cancers ou de malformations à la naissance, des années après la fin des combats.
Ce film documentaire de 26 minutes, tourné en 2009 nous plonge dans le quotidien des victimes d’une guerre qui prit fin en 1975. Enfants, adolescents, jeunes adultes, ils n’ont pas connu la guerre mais subissent de plein fouet ses conséquences tragiques. Ils sont nés bien plus tard, sont enfants, petits-enfants d’anciens combattants ou de civils exposés aux épandages. Ils auraient pu vivre normalement, en temps de paix. Mais ils portent en eux la marque de la guerre, de son atrocité et de sa sauvagerie.
Le handicap des victimes transforme l’organisation des familles, l’exclut socialement parfois... C’est donc aux conséquences sociales de la guerre du Vietnam que s’intéresse ce documentaire. Il nous montre à quel point l’agent orange est un problème d’actualité au Vietnam. Une troisième génération de victimes voit en effet le jour presque quarante ans après la fin de la guerre.
Ce film donne un aperçu des drames familiaux que provoque encore de nos jours l’agent orange. Il donne la parole aux victimes, et aide à mieux comprendre leurs situations et les difficultés qu’elles rencontrent.
Il dresse le portrait, avec respect, sensibilité et dignité d’une génération qui n’a pas connu la guerre mais qui en subit encore les conséquences.

Pour visionner le film : http://www.youtube.com/watch?v=2MLbuGE9BJ4
Fiche technique
Titre : Hadès, la mécanique Orange
Genre : Documentaire
Durée : 26 minutes
Réalisateurs : Caroline Delerue et Maël Lê-Hurand Image : Maël Lê-Hurand et Caroline Delerue
Son : Fabien Jouanique
Montage : Mauro Bellanova
Post-production : Caroline Delerue

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- Béatrice Wisniewski
Docteur en archéologie (EPHE)
La tradition céramique vietnamienne du premier millénaire de notre ère : étude archéologique et technique pour la compréhension de la société vietnamienne ancienne

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Marque de potier sur une jarre à glaçure du site de fours de Tuần Châu datée du VIIIe au IXe siècle (District de Tuần Châu, TP Hạ Long, Province de Quảng Ninh).

La décision d’entreprendre une thèse de doctorat sous la direction, et sur les conseils, de mon directeur de recherche, M. Pierre-
Yves Manguin (directeur d’études émérite à l’École française d’Extrême-Orient),
sur la tradition céramique vietnamienne du premier millénaire de notre ère est partie d’un constat. Cette longue et riche
période pour l’histoire de la céramique au Viêt Nam a été pendant longtemps très largement sous représentée dans les recherches menées sur le pays. Elle est
cependant cruciale et extrêmement précieuse pour comprendre aussi bien le
développement de l’industrie de la céramique dans la région que les évolutions de la société vietnamienne ancienne.

En repartant des sources matérielles, seules sources d’information directes que nous possédons pour cette période ancienne, l’objectif a été d’identifier les traits distinctifs de la tradition céramique vietnamienne du premier millénaire de notre ère.
Le retour aux productions matérielles, c’est-à-dire aux céramiques, envisagées dans leur contexte (observées lors des fouilles de sites de production ou de diffusion des objets) est essentiel pour appréhender l’activité humaine que représente l’industrie céramique en s’éloignant du discours que les protagonistes peuvent avoir produit sur cette dernière. Il s’agit, ici, de dé- masquer la réalité des pratiques effectives derrière les discours et les règles écrites (rarement réellement appliquées). Dans le cadre de la tradition céramique du premier millénaire, ce discours est par ailleurs quasi- ment inexistant. Les informations que fournissent les vestiges matériels sont donc les uniques sources nous permettant de connaître et de comprendre les phénomènes en présence.

La période historique particulière qui nous intéresse ici est celle de la colonisation chinoise du Viêt Nam. Elle est marquée, dans le cadre de la céramologie, par une innovation technologique majeure : l’utilisation des fours à haute température pour la cuisson des objets. Cette technologie provenant du monde chinois arrive sur le territoire vietnamien dans une forme déjà relativement développée. Les pièces produites sont alors porteuses de caractéristiques nouvelles telles qu’un corps à la dureté se rapprochant du grès ou une glaçure à base de cendres végétales additionnées d’oxydes métalliques, et relevant d’une application volontaire.

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Bol à glaçure verte à pied plein et plat daté du IIIe siècle découvert dans la province de Vĩnh Phúc (musée de Vĩnh Yên, province de Vĩnh Phúc).

Dès le IIIe siècle de notre ère, apparaissent les céramiques à glaçure verte. Ces dernières représentent les principales productions de céramiques glaçurées du premier millénaire. Ces pièces caractéristiques, pro- duites dans une région s’éten- dant du Nord du Viêt Nam aux deux provinces chinoises du Guangdong et du Guangxi, connaissent un développe- ment remarquable tout au long de cette période. Au IXe et au Xe siècle, elles deviennent les principales céramiques d’exportation provenant d’Extrême-Orient sur les marchés d’Asie du Sud-est et du Moyen-Orient.

Les sites de fours de la région Nord du Viêt Nam, bien que peu nombreux, se révèlent
particulièrement actifs à une période où, en dehors de la Chine, aucun pays d’Extrême-Orient n’emploie la technologie des fours à haute température. Les fouilles menées au Viêt Nam depuis le début des années 80 ont permis d’identifier précisément une dizaine de sites de productions de céramiques. Une collaboration entre l’Institut d’archéologie de Hanoi, l’École française d’Extrême- Orient et le musée de la province de Quang Ninh a abouti, en 2008 et 2009, à la fouille du dernier site de fours à céramiques du premier millénaire découvert au Viêt Nam, le site de production de céramiques de Tuân Châu, situé sur l’île éponyme de la baie d’Halong. La fouille, dirigée par M. Nguyen Tiên Dông, de l’Institut d’archéologie de Hanoi, et organisée par Mme Bùi Thi Thu Phuong, du même Institut, et moi- même, a été une occasion formidable de répondre aux questions restées en suspens à la lecture des divers rapports de fouilles sur les centres de production du pays. Les deux campagnes archéologiques que avons entreprises, financées en grande partie par l’École française d’Extrême-Orient, ont permis de récolter plusieurs milliers de tessons et de fournir un grand nombre d’informations sur le façonnage des objets ainsi que sur les moyens d’enfournement des pièces.

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Grande jarre à glaçure verte avec quatre anses datée entre le IVe et le VIe siècle découverte dans la province de Vĩnh Phúc (musée de Vĩnh Yên, province de Vĩnh Phúc).

L’étude de ces sites et l’analyse de leur production permettent une première constatation. Les innovations techniques se mettant en place au début du millénaire (usage des fours à haute température et de glaçure sur les objets) s’accompagnent d’un changement dans les pratiques et nécessitent l’acquisition de nouvelles capacités par les artisans potiers. Parmi celles- ci, je citerai la maîtrise de l’atmosphère de cuisson dans les fours, la fabrication et l’application des glaçures, l’art de la composition des fournées, alliant le choix de la place des différents types de pièces dans les fours à l’usage d’outils d’enfournement permet- tant de superposer des objets portant une glaçure (de manière à éviter qu’ils ne restent collés entre eux). L’organisation sociale de l’artisanat de la céramique évolue également. L’alimentation des foyers des fours lors des cuissons pouvant durer plusieurs dizaines d’heures justifie la présence de multiples artisans pour cette étape décisive de la production.
Les capacités de rendement des fours favorisant le développement de l’industrie céramique, la professionnalisation du métier de potiers se met, ainsi, progressive- ment en place durant tout le millénaire. Cette dernière est, en partie, révélée par la présence sur certaines des pièces produites durant cette période de signes incisés représentant les marques des potiers et servant à distinguer les productions des différents maîtres ou familles d’artisans.

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Un four du site de production de céramiques de Đương Xá, dont l’activité principale se situe entre le IXe et le Xe siècle, conservé dans le musée sur site (village de Vạn An, province de Bắc Ninh).

Ces changements dans l’industrie céramique, qu’ils soient techniques ou qu’ils touchent le style des objets, sont soutenus et amorcés par la société qui les accueille et qui est la principale cliente de ces productions. Parmi les objets produits dans ces fours, les céramiques à glaçure sont, aussi bien en terme de qualité que de style, différentes de la céramique commune employée quotidiennement par la population. Leur apparition et l’évolution de leur place sur le marché local paraissent liées à l’émergence de l’identité sino-vietnamienne au sein de l’élite dirigeante. Les céramiques à glaçure verte, en particulier, semblent faire partie, dans le pays, de ces objets révélateurs du statut social de leur propriétaire et servant d’outils de reconnaissance de la classe sociale dominante par opposition aux classes qu’elle domine. À la fin du millénaire, l’amorce de changements dans les pratiques, qui allie l’augmentation visible des rendements des fours au développement de la production de céramiques à glaçure, autorise à penser que les céramiques à glaçure verte vietnamiennes, dont la production s’intensifie comme nous pouvons le constater sur le site de Tuân Châu (actif entre le VIIIe et le IXe siècle), pourraient avoir été produites, en partie, pour l’exportation. Si cette hypothèse venait à être prouvée, par des analyses physico-chimiques en laboratoire qui n’ont pour l’instant pas encore pu être entreprises, ces productions représenteraient les plus anciennes céramiques vietnamiennes exportées. Ainsi, il semble bien que les sources archéologiques incitent à replacer la tradition céramique vietnamienne dans un contexte plus large que celui d’un unique dialogue avec la Chine, en permettant de réaffirmer son inscription dans les réseaux d’échange régionaux et interrégionaux actifs de la grande économie marchande.
À la fin de la période envisagée, la réaffirmation de la maîtrise technique des artisans ainsi que la réorganisation de la production amorcent les grands développements de la céramique des dynasties Lý et Tran.

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Durant la fouille du site de fours de Tuần Châu actif du VIIIe au IXe siècle (District de Tuần Châu, TP Hạ Long, Province de Quảng Ninh).

Notes

[1Luong Nhu Hoc, 3è lauréat du concours suprême (Tham Hoa) en 1442, apprend discrètement cette technique en plein essor lors de ses missions diplomatiques en Chine en 1443 et 1459