Les mémoires de Raymonde Dien

Dernier ajout : 12 septembre 2014.

Un train pour la Paix et le bonheur
LES MEMOIRES DE RAYMONDE DIEN

Raymonde devant la gare de St Pierre des Corps 2004 Raymonde en septembre 2013

Ma vie
Je suis née le 13 mai 1929 à Mansigné, près du Mans dans la Sarthe, dans une famille ouvrière et paysanne sous le nom de Raymonde Huberdeau.
Mon grand-père Jules Huberdeau, mon père Octave Huberdeau, mon frère Michel Huberdeau étaient charpentiers. Joris Adamczyk, le petit-fils de mon frère est entré comme charpentier en septembre 2012 chez les Compagnons du devoir. Ma mère, Emilia Erval, a dû quitter l’école à 11 ans, la guerre 1914-1918 venait d’éclater. Elle doit aider sa mère qui travaille dans une ferme pour s’occuper des animaux et travailler dans les champs puis, plus tard, comme femme de chambre et cuisinière dans des maisons bourgeoises du Mans.
J’ai souffert des guerres, mon grand-père maternel avait été gazé dans les tranchées de la guerre de 1914-1918. Il est mort dans des souffrances terribles, il ne pouvait plus respirer.
J’ai grandi pendant les heures sombres de l’occupation allemande. La guerre 1939-1945 m’a marquée à tout jamais. Mon père a été mobilisé et fait prisonnier en Autriche dès 1940 pendant plus de trois ans.

Ma mère restée seule dans un petit village au nord du département de l’Indre et Loire à Chemillé sur Dême, avec trois enfants (7, 9 et 10 ans), faisait des ménages et des lessives. La vie était dure. Nous l’aidions du mieux possible. Avec ma sœur Monique et mon frère Michel, nous ramassions les escargots qu’un messager (colporteur) revendait sur Tours.
Le maire de la commune avait donné à maman les classes publiques à balayer chaque semaine et la plupart du temps, c’était nous qui accomplissions cette tâche pour la soulager. Des personnes qui travaillaient dans un ministère s’étaient installées dans notre village. Avec ma sœur, nous faisions le ménage pour quelques-unes et nous les approvisionnions aussi en eau.
Nous allions récolter des pommes de terre, des haricots et faire les vendanges. Après la moisson, nous allions glaner les épis de blé, d’orge, d’avoine restés sur le sol pour donner à manger aux poules et aux lapins.
Un jour une voisine offrit à maman une salade dont le cœur avait été enlevé. Maman refusa la salade en répliquant que nous n’étions pas des lapins.
Une autre fois, un cultivateur discutant avec maman lui dit : « vous savez, madame Huberdeau, aujourd’hui un millionnaire n’est pas riche », et maman de lui répondre : « et celui qui n’a rien comment l’appelez-vous ? »
Dans le courant du mois d’octobre 1940, un bruit courut qu’Hitler risquait de passer dans notre petit village de Chemillé sur Dême. Nous étions inquiets, nous avions très peur. Le couvre feu était à 20 heures, les volets devaient être fermés et les lumières éteintes.
Ce n’est que le 22 octobre 1940 qu’une entrevue eut lieu entre Hitler et Laval, puis le 24, entre Pétain et Hitler. C’est à l’occasion de cette rencontre que fut décidée la collaboration française au régime nazi à Montoire sur le Loir, commune située dans le département du Loir et Cher à une vingtaine de kilomètres de notre village.

En 1941, après mon Certificat d’Etudes Primaires, j’avais 12 ans, j’ai du quitter l’école. Dans mon village au nord de la Touraine, il n’y avait ni collège ni lycée. Mon rêve de devenir maîtresse d’école s’est envolé à tout jamais.
Paul Dien mon futur mari, requis par le STO (Service du Travail Obligatoire, instauré par le gouvernement Laval), avait gagné le maquis FTP (Francs-Tireurs et Partisans) en tant que lieutenant sous le nom de Jacques, en Dordogne, puis il a combattu sur le front de La Rochelle. Sa sœur Annette Pierrain, résistante, fut déportée à Ravensbrück. Son beau-frère, le mari d’Annette, Robert Pierrain, également résistant, fut fusillé à 24 ans au Mont-Valérien, le 12 mai 1942.
Lorsque mon père rentra de captivité en 1943, (il était parti jeune, les cheveux bruns et frisés), démobilisé, c’était un vieillard aux cheveux blancs et aux pieds gelés. Sa démobilisation me permit d’entrer comme interne au Centre d’apprentissage de Tours dirigé par Germaine Vieuguet où j’appris le métier de sténodactylo comptabilité.
1945, la guerre terminée, l’occupant nazi écrasé, la France recouvre sa liberté, son indépendance et la paix. Cette victoire a coûté très cher en sacrifices humains et en dégâts matériels. Le pays est à reconstruire. La ville de Saint-Pierre-des-Corps détruite à 85 %, la ville de Tours a été bombardée 52 fois.
Le 2 septembre 1945, le Président Ho Chi Minh, proclame la naissance de la République Démocratique du Viêt Nam (RDVN). Son discours commençait par des mots directement repris de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique : « Tous les hommes sont nés égaux. Le créateur nous a donné des droits inviolables : le droit de vivre, le droit d’être libre et le droit de réaliser notre bonheur. »
Dès 1946, les colonialistes français rêvent de reconquêtes. La France, sous l’impulsion de De Gaulle, décide de reprendre le contrôle de l’Indochine après l’occupation japonaise. Le Général Leclerc est envoyé par le Général De Gaulle, pour « restaurer l’autorité de la France ». A plus de 10 000 km de la France, la guerre fait rage au Viêt Nam. Des hommes, des femmes, des enfants meurent chaque jour. Des avions bombardent, détruisent maisons, routes, pagodes, lignes de chemins de fer, hôpitaux, écoles, etc…
Le Président Ho Chi Minh dira : « C’est une guerre entre un tigre et un éléphant. Si jamais le tigre s’arrête, l’éléphant le transpercera de ses puissantes défenses. Mais le tigre ne s’arrêtera pas, il se cache le jour et attaque la nuit et l’éléphant mourra d’épuisement et d’hémorragie. »
Le général Leclerc reconquiert la Cochinchine mais estime qu’à terme l’indépendance vietnamienne deviendra inévitable. Sa mort laisse le Viêt Minh sans interlocuteur. Celui-ci tente d’interdire aux Français le port de Haiphong (pour conserver les cimenteries), dont le bombardement par la flotte française rend le conflit inévitable. Pour le peuple vietnamien la guerre de reconquête coloniale commence le 19 décembre 1946, sous la présidence de Léon Blum.
Seul, le Parti communiste français, avec son journal : L’Humanité proteste pour s’opposer à cette guerre d’agression, puis la presse progressiste : l’Avant-Garde, Filles de France, Femmes Françaises, Regards, les journaux syndicaux de la CGT, du Mouvement de la Paix, le Secours Populaire Français exigent également la fin de cette sale guerre.
Dans le monde et en France, l’opposition à la guerre s’organise. A Dunkerque, La Pallice, La Rochelle, Le Havre, Marseille, Saint-Nazaire, les dockers ainsi que les cheminots refusent de charger le matériel de guerre destiné à l’Indochine. Les femmes manifestent dans toutes les régions : à Bordeaux, Lyon, Montluçon, Nantes, Roanne, Saint-Brieuc, Saint-Etienne, Strasbourg, elles ne veulent pas que leurs fils, leurs frères partent faire la guerre au Viêt Nam. Plusieurs sont emprisonnées. Dans les villes, les quartiers, les entreprises, les actions les plus diverses se multiplient : pétitions, signatures, réunions, meetings, tracts, délégations, manifestations de rues, etc…

La Guerre d’Indochine aura duré huit longues années.
Depuis 1946, je militais comme monitrice à l’Union des Vaillants et Vaillantes, avec ma sœur Monique et mon futur époux Paul Dien, tourneur, qui en était secrétaire fédéral et devint permanent en région parisienne.
En 1947 je travaille à Tours, à la Fédération d’Indre et Loire du Parti communiste français avec André Vieuguet, secrétaire fédéral. J’adhère au Parti communiste français en octobre de la même année.
Je me marie avec Paul, le 23 juillet 1949, nous partons le lendemain pour notre voyage de noces en Bretagne, avec du matériel de camping, un vélo acheté à crédit, accompagnés de l’équipe des moniteurs et monitrices de l’Union des vaillants et vaillantes . Nous dormions là où cela était possible, y compris dans un cimetière désaffecté.
(...)