Les multiples aspects du calendrier chinois Alain Arrault

Dernier ajout : 16 février 2015.

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01/10/2014

Les multiples aspects du calendrier chinois

Alain Arrault, EFEO, CECMC (CNRS, EHESS)

Vendeur de posters et calendriers, Pékin, 1936 (extrait de « Jietou wenhua », Meishu shenghuo, 26, mai 1936, p. 30, fig. 7).

Science et objet du quotidien
La chose la mieux partagée au monde est paradoxalement celle à laquelle on prête le moins attention, et même pire puisqu’elle est vouée à rejoindre immanquablement les poubelles de l’histoire. Soyons plus précis : il ne s’agit pas du calendrier au sens des théories cosmologiques et astronomiques de telle ou telle civilisation, qui apparaît dans le titre de savants ouvrages tels que le calendrier babylonien, le calendrier de l’Egypte ancienne, le calendrier des Romains, etc. Non, il s’agit plus prosaïquement de l’objet calendrier ou dit « calendrier annuel », celui que l’on utilise au jour le jour, indispensable pour se repérer dans le temps, célébrer les fêtes annuelles, les anniversaires ; organiser son emploi du temps, prendre des rendez-vous (et les oublier !) ; se rappeler des activités des jours passés...
Conjuguant mémoire et anticipation, passé et futur, il est évidemment le résultat de calculs sophistiqués, d’observations scrupuleuses des étoiles, d’un appareillage complexe prenant en compte le cycle du soleil, de la lune, de la précession des équinoxes, une sorte de « structure profonde », dont il ne serait que la « structure de surface », comme le dit Jean-Claude Martzloff. Mais de cela, l’usager lambda n’a nul besoin d’en avoir une fine connaissance : à l’image de l’objet technique, tel que par exemple l’ordinateur, la calculette, l’emploi du calendrier ne nécessite aucune expertise particulière.

Heurs et malheurs du calendrier
C’est peut-être l’une des raisons qui conduit irrémédiablement, sauf exception, à la mise au rebut du calendrier une fois l’année achevée : il finit dans une poubelle ou couvert de poussière sur une étagère oubliée ; ou, comme en Asie, il sert d’emballages, de semelles (fig. 1), de contreforts pour des images votives, etc., tant il est vrai que l’objet technique est par essence voué à être remplacé et à disparaître. Il n’est donc pas surprenant de constater qu’il ne subsiste que très peu de calendriers : quelques calendriers sur pierre du temps de la Rome antique, un calendrier gaulois gravé sur une plaque de bronze (ca IIe siècle après notre ère), la copie tardive d’un calendrier privé écrit en 354 à Rome...

Il en va toutefois différemment pour le calendrier chinois. Les premiers calendriers, datés de quelques siècle avant notre ère, ont été retrouvés dans des tombes de fonctionnaires locaux, qui emmenaient dans l’au delà de la vie ce qui semble être leur bibliothèque : écrits sur lattes de bambou ou planches de bois, les calendriers y côtoient des traités mathématiques, des codes de loi, des textes philosophiques et religieux. Et surtout les célèbres rishu 日書 (livre des jours), une sorte de traités de divination hémérologique, qui exposent diverses méthodes pour déterminer en fonction des jours la nature faste ou néfaste de nombreuses activités, et qui exigeaient de ce fait le recours à un calendrier. Ils ont également été excavés de fosses, situées sur les marges occidentales de l’empire, dans lesquelles on s’est plu - on ne sait pas exactement pour quelle raison - à enterrer des milliers de documents, le plus fréquemment de nature administrative.

Fig. 1 : Calendrier fragmentaire de l’an 630, découpé en forme de semelle de chaussure, Xinjiang, Turfan, Astana.

Usités pendant presque six siècles, du IIIe s. av. notre ère au IIIe s. de notre ère, bambou et bois vont céder la place au papier comme support. Nous voyons ainsi émerger aux alentours du Ve siècle quelques calendriers sur papier, qui seront suivis par bien d’autres retrouvés sur la route de la Soie, respectivement ensevelis et dans une grotte murée à Turfan (VIIe-VIIIe s.) et à Dunhuang (IXe-Xe s.) ; mais aussi au Japon (VIIe-VIIIe s.) ; à Karakhoto chez les Tangut (XI-XIIIe s.) qui ont eu recours à des caractères mobiles pour les imprimer, avant que les bibliothèques et les collectionneurs finissent par jouer leur rôle de « conservateurs », plus ou moins efficaces, à partir de la dynastie des Ming (1368-1644).

Du calendrier rudimentaire au calendrier hémérologique
Sur cette très longue durée, ce n’est pas tant le changement de support – du bambou au papier –, ni la multiplication des données astronomiques (cycle de la lune, lever et coucher du soleil, etc.), ni vraiment les débuts de l’imprimerie chinoise (fig. 2), mais plutôt l’insertion dans le calendrier d’activités quotidiennes à partir du VIIe siècle qui contribua à une rupture majeure dans la nature, le rôle et l’usage du calendrier chinois.

Fig. 2 : Calendrier-almanach de 877 retrouvé à Dunhuang, Gansu. Collection A. Stein, British Library. Il est l’un des premiers imprimés chinois. Registre supérieur : détail du 7e et 8e mois ; Registre inférieur : diverses méthodes divinatoires, dont celle en relation avec les 12 animaux cycliques.

Les premiers calendriers aux alentours de notre ère ont une forme relativement rudimentaire (fig. 3) : l’exposition complète des mois et des jours, quelques informations astronomiques (les équinoxes et les solstices) et hémérologiques (les « esprits » qui déterminent la qualité faste ou néfaste des cycles du temps). Si, comme nous l’avons signalé, ils devaient nécessairement être complémentaires des « livres des jours », la découverte dans les tombes de fonctionnaires locaux d’agendas plaiderait également pour un usage administratif. Dans l’interstice laissé vide entre les jours apparaissent sporadiquement des notations rétrospectives du défunt, ayant trait à ses déplacements, ses lieux de résidence, à des sommes d’argent, aux phénomènes climatiques, à ses problèmes de santé (fig. 4)... Servaient-ils alors de base à la rédaction de rapport destiné à la hiérarchie ?

Fig. 3 : Calendrier de 134 avant notre ère (transcription partielle). Les mois sont en vertical sur la première latte à droite,
les jours sont en face de chaque mois en horizontal sur les lattes suivantes (« n » suivi d’un chiffre correspond
à la numérotation des 60 binômes sexagésimaux). Le premier jour du dixième mois a pour binôme le numéro 26 (jichou 己丑), le second a le binôme numéro 27 (gengyin 庚寅), etc.

Fig. 4 : Calendrier de l’an 11 avant notre ère, tombe de Yinwan, Jiangsu. Ce calendrier-agenda a été annoté par son propriétaire : il indique somme d’argent, lieux de résidence, déplacements, etc.
Aux alentours du VIIe siècle, la notation au jour le jour des activités fastes permet non seulement de faire l’économie des traités d’hémérologie, mais surtout de produire un objet destiné à un plus vaste lectorat que celui des élites politiques et administratives. C’est en effet un véritable florilège et un inventaire à la Prévert de plusieurs centaines d’activités que nous découvrons dans les calendriers du IXe au Xe siècle (fig. 5), retrouvés à Dunhuang, le carrefour entre l’Asie centrale et la Chine.

Fig. 5 : Calendrier de 834 retrouvé à Dunhuang, Gansu. Collection Paul Pelliot, Bibliothèque nationale de France. Détail du premier mois lunaire : registre supérieur, les jours ; registre inférieur, les esprits journaliers et les activités fastes, parmi lesquelles on peut lire (colonne du premier jour) : être promu, se marier, entrer à l’école, se déplacer, réparer la demeure, la meule, les latrines, planter...

Regroupées par catégories, elles concernent, par ordre d’importance, entre 10 et 25% les activités de constructions (construire une maison, poser la poutre faîtière, fabriquer des portes, un chariot ; creuser un trou, forer un puits ; réparer les latrines, les entrepôts, les meules ; démolir une maison, un mur, une cloison, etc.), les activités rituelles (exorciser, délivrer, sécuriser ; sacrifier et faire des offrandes, remercier, etc.) et funéraires (enterrer, inhumer, mettre en bière, couper l’herbe des tombes, mettre des vêtements de deuil, etc.), puis entre 5 et 10% celles liées à la médecine (soigner les maladies, prendre des médicaments), les activités domestiques (tailler des vêtements, arranger le lit, balayer la maison) et marchandes (acheter des esclaves et des animaux domestiques), et enfin, pour moins de 5%, les activités agricoles (planter et repiquer, couper les arbres, ouvrir les canaux d’irrigation, faire des boissons alcoolisées), les activités officielles (être nommé à un poste, être promu, etc.), les mariages (contracter un mariage, se marier, présenter la dote), les soins du corps (laver le corps et la tête, se couper les ongles des mains et des pieds, enlever les cheveux blancs), les déplacements (déménager, partir en voyage, rentrer à la maison), l’instruction (entrer à l’école, se cultiver). Pour surréalistes qu’elles puissent paraître, ces activités concernent a priori tout un chacun, et, d’une certaine manière, si elles ne sont pas le reflet fidèle de la société chinoise de l’époque, elles contribuent à informer le lecteur du calendrier des activités, – dans le flux ininterrompu des occupations quotidiennes –, qu’il doit considérer comme déterminantes, car porteuses de valeur faste ou néfaste pour l’avenir.

Calendrier, pouvoir et économie
La fabrication, l’impression et la diffusion du calendrier ont été, à partir de la dynastie des Tang (618-907), revendiqués comme l’apanage exclusif du gouvernement chinois, notamment du département de l’astronomie pour ce qui concerne son élaboration. L’enjeu est à la fois politique – maintenir l’unité de l’empire –, et économique : la vente de centaine de milliers de calendriers représente un revenu, certes modeste, mais non négligeable (pour mémoire aux alentours du XIVe siècle la production officielle de calendriers s’élève à plus de trois millions). Mais l’apparition à intervalle régulier de rapports d’administrateurs et d’encarts sur la couverture (fig. 6), rappelant la règle et mettant en garde les contrefacteurs et les fraudeurs, montre a contrario que le privilège impérial était sans vergogne ignoré. Cela tient parfois au relâchement des liens entre le centre et la périphérie, comme par exemple à Dunhuang où un bureau local produisait un calendrier non conforme au calendrier officiel (écart d’un jour ou deux, erreur dans les noms d’ère de la dynastie, etc.). Mais ce sont des ateliers privés qui vont, dès le Xe siècle, briser le monopole et donner lieu quelques siècles plus tard, aux alentours de la fin des Ming, à de véritables entreprises spécialisées dans les calendriers et les almanachs. La production massive de calendriers et la nécessité de les diffuser rapidement sur un vaste territoire dans un laps de temps relativement court - au passage de la nouvelle année - les ont ainsi conduites à s’organiser en succursales liées avec la maison mère par un système de licence.

Fig. 6 : Couverture du calendrier officiel de 1635, Bibliothèque nationale Chine. L’encart à droite avertit qu’il a été élaboré par le Bureau de l’astronomie impériale et prévient que « les contrefacteurs seront punis, selon la loi, de décapitation. Pour ceux qui en auront permis l’arrestation, les fonctionnaires les gratifieront de 50 onces d’argent. S’il n’a pas le sceau authentique des calendriers de ce bureau, il est alors semblable au calendrier privé ».

De la liturgie aux jours fériés
Si l’idiosyncrasie hémérologique du calendrier chinois – auquel il faudrait ajouter ses cousins du monde sinisé (Corée, Japon, Vietnam) – est évidente, souvenons-nous qu’il n’en va pas de même pour son alter ego occidental qui, du Moyen Age à nos jours, met l’accent sur les fêtes des saints et les grandes cérémonies religieuses. En grande majorité, les réjouissances que le premier mentionne sont un duplicata, au niveau local, de rituels accomplis à la capitale : le Premier labour, un rite d’ouverture des travaux des champs patronné par l’empereur, le sacrifice aux Sources et aux rivières, le culte au dieu du Sol, l’offrande aux Fondateurs (Confucius et ses émules), etc. Hormis la fête du Nouvel An, rien ne transparaît des fêtes populaires, encore moins des grandes dates bouddhiques et taoïstes. Paradoxalement, c’est l’Etat de la Nouvelle Chine, en quête de modernité, qui a introduit très récemment dans le calendrier trois fêtes traditionnelles, des jours devenus désormais fériés : la commémoration des morts (Qingming, le 5 avril), la fête de Duanwu (le cinquième mois du cinquième mois lunaire, une sorte de fête pour conjurer la venue des grandes chaleurs avec leur lot de maladies et d’épidémies), et celle de la mi-automne (le quinzième jour du huitième mois lunaire, un succédané d’un lointain culte à la lune), officiellement réinterprétées afin de les débarrasser de leurs composantes « superstitieuses ».

Sociologie du calendrier
Une enquête sociologique sur l’usage du calendrier traditionnel fut menée dans les années 1980 à Taiwan. Elle révèle que plus de 80% de foyers en possèdent au moins un et 56% le consultent pour connaître « la qualité des jours ». Parmi les 15 activités retenant l’attention des usagers, 10 le sont majoritairement en recourant au calendrier : elles concernent notamment la maladie, la direction à prendre en sortant de chez soi au Nouvel an, les activités commerciales, l’inauguration d’un magasin, la localisation de l’esprit du fœtus pour les femmes enceintes ; les autres se partageant entre le recours à des spécialistes (commencer des travaux, la situation topologique du bureau et de la demeure) et la consultation des divinités (jour de sortie en mer pour les pêcheurs).

Fig. 7 : Calendrier traditionnel de 1999, dit de la Tour d’observation des étoiles de Li Fusheng 李復生, imprimé dans le Hunan. Collection personnelle. De haut en bas : le calendrier occidental (du 16 février au 1er mars), les jours de la semaine, les esprits journaliers, le calendrier chinois (du 1er au 14e jour du premier mois lunaire), les activités fastes et néfastes ; dernier registre : autres esprits journaliers, anniversaire de divinités (Laozi divinisé, seigneur Yang).

Depuis les années 1990-2000, le calendrier-almanach a fait son retour sur le Continent. Tout d’abord importé de Hong Kong et Taiwan, on observe plus récemment une timide mais réelle production locale (fig. 7), qui profite des espaces de relâchement du contrôle des publications. Il serait ainsi très instructif de mener sur le Continent une enquête comparable à celle conduite à Taiwan.

Bibliographie
- Alain Arrault, « Les premiers calendriers chinois du IIe avant notre ère au Xe siècle », in Jacques Le Goff, Jean Lefort, Perrine Mane, Les calendriers. Leurs enjeux dans l’espace et dans le temps, Colloque de Cerisy, Paris, Somogy - éditions d’Art, 2002, p.169-191.
- Alain Arrault, en collaboration avec Jean-Claude Martzloff, « Calendriers », dans Marc Kalinowski, Divination et société en Chine médiévale. Une étude des manuscrits de Dunhuang à la Bibliothèque nationale de France et à la British Library, Paris, BNF, 2003, p. 85-123.
- Alain Arrault, « Les calendriers chinois : l’image du temps, le temps dans les images », dans Alain Arrault, Michela Bussotti, François Lachaud, Christophe Marquet, Philippe Papin, éd., Imagerie en Asie orientale, Arts Asiatiques, vol. 66, 2011, p. 11-32.
- Alain Arrault, « Les activités, le corps et ses soins dans les calendriers de la Chine médiévale (IXe-Xe s.) », Etudes chinoises, vol. XXXIII-1, 2014, p. 7-55.
- Li Yih-yuan, Zhuang Yingzhang, « Minjian xianxing lishu de shiyong ji qi yinxiang zhi yanjiu » (Etude de l’influence et de l’usage des calendriers populaires d’aujourd’hui), Taipei, Zhongyang yanjiu yuan minzu xue yanjiu suo, 1984.
- Jean-Claude Martzloff, Le calendrier chinois : structure et calculs, 104 av. J.-C.-1644. Indétermination céleste et réforme permanente : la construction chinoise officielle du temps quotidien discret à partir d’un temps mathématique caché, linéaire et continu, Paris, H. Champion, 2009
- Jean-Louis Rocca, He Xuebing, « Une tortueuses trajectoire : patriotisme et fêtes traditionnelles dans la Chine des réformes », Critique internationale, 58, 2013/1, p. 73-92.