Les Senteurs des forêts de Cà Mau

Dernier ajout : 16 mars 2013.

Son Nam Les Senteurs des forêts de Cà Mau
Trad° Nguyen Duc. Editions de la Frémillerie. 2011

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En 2011 les Editions de la Frémillerie ont fait paraître une traduction française par M. Nguyen Duc de dix-neuf nouvelles de So’n Nam. (L’une d’elles, Buffles en transhumance, a été adaptée au cinéma en 2003 par Nghiem-Minh Nguyen-Vo sous le titre de Gardien de buffles).

Ces nouvelles ont en commun un espace, le « Sud profond » du Vietnam, et une période, les années 39-40, encore que l’auteur reste évasif sur ce point, les textes ayant d’abord été publiés à Saïgon entre deux guerres (1962) et référant souvent, au-delà d’un passé colonial récent, à des moeurs enracinées dans des traditions immémoriales.

On peut regretter que l’éditeur n’ait pas fait opérer une relecture plus attentive à l’orthographe des textes. Le traducteur, en proposant une carte, une utile introduction et le regroupement des nouvelles en quatre groupes : Destins de vieillards, Destins de femmes, Destins d’hommes, Leçons de vie, facilite l’accès du lecteur occidental à ces contes.

Sur cette terre gorgée d’eau, la végétation luxuriante est péniblement défrichée ; dans les villages, les hameaux, des hommes combattent des forces qu’ils craignent et vénèrent, fantômes, fauves, crocodiles, « habit(ant) poétiquement le monde » avec une sagesse bouddhiste largement teintée d’animisme. La nature est généreuse mais le colonisateur s’en réserve le contrôle … autant qu’il le peut. Car si l’administration française fait sentir son poids, son fonctionnement, mystérieux pour les paysans, est à chaque instant contourné par leur astuce. D’ailleurs, ils n’hésitent guère à protéger les patriotes qui trouvent refuge parmi eux.

De vieux sages –le meunier ambulant, le pécheur aveugle, le maire du village des piroguiers— déploient des trésors de savoirs ancestraux, qu’ils exercent avec une simplicité non dépourvue de malice.

Des figures touchantes passent, femmes mariées dans un hameau lointain ou restant seule comme la petite batelière aux rêves et aux chants mélancoliques, fils dont le père ne peut être enterré dans un pays noyé par la montée des eau (La mer et le champ de mûriers).

Colons et vietnamiens cohabitent dans quelques textes : une nouvelle savoureuse met ainsi en scène l’ingénieur français (L’ingénieur Savon) dont le savoir théorique est détourné et récupéré par les villageois qui le battent sur son propre terrain… A plusieurs occasions, l’évocation des fêtes du 14 juillet du point de vue des villageois donne lieu à des échanges amusants —et significatifs d’une sorte d’enlisement de la force coloniale dans l’héritage de nombreux siècles où l’on ignorait jusqu’à l’existence de la France…

Ce qui n’empêche pas quelques rencontres comme celle que narre Le garde forestier et le chasseur de crocodiles où un administrateur sympathique et les habitants du village, apprennent à vivre ensemble dans la défense de la communauté et le respect des forces naturelles. Rencontre durable, aussi, que celle des manuels de l’école primaire entre 1930 et 60, constituant une véritable culture commune aux hommes des villes et des campagnes (Une amicale indéfectible).

On sera sensible à l’humour des récits et des dialogues, à la poésie des évocations de la nature, des jeux de la lumière sur ce paysage détrempé ; on sera touché par les destins modestes de ceux qui tentent d’y vivre, mais aussi par leur force de caractère, leur sagesse qui ne signifie aucune résignation. On comprendra par là, la leçon que porte l’écriture de Son Nam qui établit avec discrétion et élégance une infinie distance entre le monde réel du Vietnam et les prétentions de la puissance colonisatrice. Françoise Paradis