Quand l’art contemporain se fait mémoriel par Myriam Dao

Dernier ajout : 29 août 2015.

Quand l’art contemporain se fait mémoriel
par Myriam Dao [1]

Il ne suffit pas d’être un artiste d’aujourd’hui pour être "artiste contemporain". Si l’art moderne mettait à mal l’académisme, l’art contemporain va plus loin encore, déconstruisant discours et référentiels, non seulement ceux de l’histoire de l’art, mais aussi ceux de la société. En cela, il est certainement "postcolonial" dans le sens de la postmodernité. Certains datent son apparition aux années 1945 (G.A.Tiberghien). Mais plus encore que les œuvres d’art contemporain, c’est la façon dont elles sont exposées qui définit un nouveau paradigme, en rupture avec une vision occidentalo-centrée prise souvent comme universaliste (Thomas McEvilley). En résumé, c’est l’attitude « curatoriale », le fait de rassembler des oeuvres avec un objectif affirmé (Khai Hori au Palais de Tokyo, avec "Archipel Secret", ou encore Okwui Enwezor avec « All the World’s Futures » à l’actuelle Biennale de Venise qui donne le "label". Il semble aujourd’hui que les commissaires d’exposition ou "curateurs" et les artistes contemporains puisent leurs arguments tant dans la politique, l’histoire, que dans la philosophie et l’anthropologie.

Quand la mémoire officielle ou familiale est défaillante, il y a un devoir d’invention. Les artistes contemporains du Vietnam et de la diaspora que nous présentons ici, s’emparent de cette question. Tous tentent de figurer les non dits et/ou de déconstruire les représentations de conflits - illustrés dans la presse ad nauseam - en y substituant des visions métaphoriques ou poétiques, assumant leur subjectivité. Qu’ils soient du Nord ou du Sud importe peu : l’art est une langue plurielle. Ainsi, de Hanoi à Ho-Chi-Minh Ville, de la vieille Europe à Los Angeles, les artistes ont hérité de fragments d’histoire qu’il leur est nécessaire de rendre visible et de transmettre.
Lê Brothers, Huê, Vietnam, nés en 1975
Les frères Lê sont nés le 3 Avril 1975. La simple mention de cette date dans leur biographie introduit l’idée que l’Histoire traverse leur vie, et a fortiori, leur art. Les guerres, la perte, sont à l’œuvre dans leurs vidéos, installations et performances qui visent tant à questionner qu’à restaurer une forme de paix. Dans The Game (Installation, performance et vidéo), le duo, qui joue de sa gémellité, arbore deux uniformes qui pourraient être ceux de deux camps, sauf qu’ici, ils sont identiques. Le duo d’artiste dit ici avec son corps, sa créativité, son désir de paix et d’union. Le jeu, celui de la guerre, tourne ici au jeu artistique : les deux frères ont remplacé les armes par les fleurs. Avec The Bridge II les artistes concentrent notre attention sur le sentiment de perte occasionnée par la partition d’un pays, comme l’ont été le Vietnam, mais aussi la Corée et l’Allemagne. Les Lê Brothers ont exposé à Paris au Palais de Tokyo en 2015, dans le cadre de Archipel Secret, une saison Singapour en France, sélectionnés par le commissaire d’exposition Khai Hori.

Nguyen Trinh Thi, Hanoï, Vietnam, née en 1973
Dans ses films, Nguyen Trinh Thi n’hésite pas à exhumer des archives anonymes, pour déconstruire poétiquement l’idéologie vietnamienne passée et actuelle. Sa formation : journalisme, photographie et cinéma ethnographique aux États-Unis. Son travail est sélectionné pour la Biennale de l’Art contemporain de Lyon, ainsi qu’au Jeu de Paume à Paris, où elle exposera Lettres de Panduranga du 20 octobre 2015 au 24 janvier 2016. Avec Landscape, en 2010, elle développe l’idée que le paysage est un témoin muet de l’histoire. Jeu de paume :http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2223et Biennale art contemporain de Lyon : http://www.lyon.fr/evenement/festival/biennale-dart-contemporain-.html

Liza Nguyen, Allemagne, née en 1979
Cette photographe est née et a étudié en France et en Allemagne, son travaille explore la mémoire et le lien entre esthétique et éthique. « Je ne fais qu’effleurer l’histoire » dit l’artiste, qui présente une série de photographies de poignées de terre prélevées au Vietnam sur les lieux mêmes des conflits les plus meurtriers : Cu Chi, Dien Bien Phu, Doc Mieu, My Lai, Khe Sanh, Kon Tum.

Trinh Mai, http://sites.uci.edu/vaohp/programs/events-vietnamesefocus/Californie, USA, née en 1978
Après une formation en peinture, son travail prend un tournant lorsqu’elle découvre dans les archives de sa grand-mère des photographies, qu’elle se décide à intégrer dans ses œuvres. Dès lors, son travail puise non seulement dans les archives familiales, mais aussi dans celle de UCI Libraries Orange County & SEAA Center. Quiet, montre des visages peints sur des voiles blancs à l’encre de Chine, d’après les photographies des milliers de fiches signalant les disparitions. Donner un visage, pour signifier que les disparus ne sont pas simplement des noms, mais des êtres de chair avec des rêves, de l’amour. Boat Folks, documente la fuite par bateau de sa propre famille. Ce qui inspire l’artiste : « regarder le passé, rechercher ses racines. »

Myriam Dao, Paris, née en 1963
« L’important dans la mémoire, le souvenir ou l’oubli, ce n’est donc pas tant la vérité que le jeu des symboles et leur circulation » écrit Achille Mbembe. Hormis la vision glamour que nous en avons, que reste-t-il de l’Indochine française ? C’est la question que pose Myriam Dao avec « Made in France – Cartographies ». Pour décoloniser l’imaginaire lié à ce territoire, elle produit des cartographies, palimpsestes de mots sur fonds de cartes, comme outils de déconstruction des représentations. Forcément subjective, cette carte géographie Made in France est fabriquée à partir de tissus - notamment le chanvre dont la production sous Vichy aura des répercussions dramatiques - et de textes coloniaux et postcoloniaux, dont certains empruntés à Frantz Fanon.

Elle dessine donc les contours d’un pays qu’elle ne connaît que par ses lectures, selon quatre opus, Senteurs, Ressources, Destruction, et Occupation, pour laisser une trace tour à tour sensible, quantifiable, intelligible, et mémorielle. L’artiste est partie d’un constat : l’histoire des anciennes colonies françaises sur le continent asiatique manque de visibilité. Par ailleurs, il est rare que l’on fasse le lien entre l’Indochine et la seconde guerre mondiale, et pourtant, comme d’autres colonies des Outremers, l’Indochine a été occupée, d’abord par Vichy, puis par les Japonais. Le point de vue qu’elle a adopté sur cette histoire coloniale et le territoire qui a vu naître son père, s’est construit en France, d’où le titre de la série : Made in France.

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Nous tenons à mentionner deux plateformes de création, l’une à Hanoi, Nhà Sàn, et l’autre à Ho-Chi-Minh-Ville, Sàn Art.

Nhà Sàn Collective, Hanoi, Vietnam
Nguyen Phuong Linh, artiste née en 1985 à Hanoi a pris la relève de son père qui créa Nhà Sàn Studio en 1998. Depuis sa renaissance en 2013 ce lieu expérimental, sorte de laboratoire de recherche sur l’art contemporain propose performances, talk et workshops. Nha San Collective catalyse l’art contemporain ici et maintenant.

Sàn Art, Ho-Chi-Minh-Ville, Vietnam
Plateforme d’art contemporain depuis 2007. Son directeur, Dinh Q. Lê est un artiste à la stature internationale, dont les œuvres sont présentes dans les collections du monde entier. Sàn Art est à la fois un lieu de production des œuvres, d’exposition, de conférences et de formation. D’un côté il veut promouvoir la scène artistique locale, de l’autre, il offre des possibilités de résidences à des artistes internationaux, grâce à des partenariats. Interdisciplinarité est son maître mot pour repenser le lien entre art et société.

Il nous faut également citer la sélection du commissaire d’exposition Okwui Enwezor pour la prestigieuse Biennale d’art contemporain de Venise en 2015 : Tiffany Chung avec ses cartographies abstraites, et les artistes du collectif The Propeller Group qui offrent un questionnement autour des armes et de leur pouvoir destructeur.

Notes

[1Myriam Dao est artiste visuelle et chercheuse indépendante. Elle enseigne les arts visuels et l’histoire des arts, et collabore régulièrement à des revues d’art contemporain en ligne, notamment Afrikadaa.com et Visuelimage.com