Quelques réflexions sur la guerre du Viêt Nam et les accords de Paris Alain (...)

Dernier ajout : 2 février 2013.

Quelques réflexions sur la guerre du Viêt Nam
et les accords de Paris

Alain Ruscio

Historien, Président du CID Viêt Nam

Sur la violence de la guerre du Viêt Nam

L’actualité est hélas remplie, saturée, de nouvelles du monde qui évoquent des conflits. Depuis plus de 40 ans, Israël occupe illégalement des territoires palestiniens. En Irak, en Afghanistan, l’Occident sûr de ses valeurs a porté le fer. En Lybie hier, en Syrie et au Mali en ce moment, de véritables guerres civiles – où là encore l’Occident joue un rôle – ont eu lieu, ou ont lieu.

Guerres cruelles, comme elles le sont toutes.

La guerre « américaine » du Viêt Nam, dans ces conditions, nous paraît bien éloignée. La mémoire humaine est ainsi faite que, un conflit chassant l’autre, elle apparaît « comme les autres ». Seule peut-être la filmographie américaine raconte encore, évidemment à sa façon, ce conflit.

Et pourtant, il ne faut pas, il ne faudrait pas oublier la spécificité de cette guerre, la plus longue et sans doute l’une des plus meurtrières du XX è siècle.

La plus longue : c’est en fait à septembre 1945 qu’il faudrait remonter. C’est à ce moment, donc immédiatement après la proclamation de l’indépendance du Viêt Nam par Ho Chi Minh, que l’armée française, pourtant envoyée par un gouvernement issu de la Résistance, débarque à Saigon, puis commence immédiatement la reconquête du delta du Mékong.

Saigon 1945 – Saigon (bientôt Ho Chi Minh-ville) 1975 : trente années, donc, de guerre. Certes, la phase « française » fut moins intense que la phase « américaine ». Certes, il y eut des accalmies, des moments de négociations. Mais aussi, à partir de 1965, avec une violence inimaginable, des pertes humaines dramatiques.

1965-1975 sera en effet la décennie terrifiante. Tout le « complexe militaro-industriel » américain est mobilisé. En tout, 3 millions de soldats américains sont envoyés sur le terrain, l’apogée étant atteint en 1968 (516.000 hommes). Cette élite de l’armée américaine pourra compter sur un immense potentiel de feu. L’aviation US larguera deux fois plus de bombes que la totalité de celles utilisée durant la Seconde guerre mondiale (7.800.000 tonnes contre 3.500.000, chiffres officiels américains). La seule RDV (160.000 km², moins du tiers de la France) recevra autant de bombes que tous les champs de combats du Pacifique de 1941 à 1945. Le Sud, le plus touché, recevra « une tonne de bombes à la minute pendant trois ans », selon l’image du Washington Post (avril 1972), dont 372.000 tonnes de napalm. Et que dire de l’utilisation systématique des défoliants et des armes chimiques ? On sait que c’est pendant cette guerre qu’a été formé le mot « écocide ». Que dire, encore, de la répression politique qui atteint des niveaux inimaginables, comme par exemple lors de l’Opération Phénix, véritable entreprise d’extermination physique des cadres révolutionnaires ? Un autre aspect est l’exportation du conflit vers le Laos, puis le Cambodge, qui avaient été relativement épargnés lors de la phase française.

Mais, au grand étonnement du monde, qui craignait la victoire de la surpuissante machine de guerre américaine, le Viêt Nam résiste, mais le Viêt Nam marque des points sur le terrain. L’offensive du Têt, début 1968, est de ce point de vue un formidable défi à cette machine de guerre. Si les pertes vietnamiennes sont fortes, si le bilan militaire doit être de ce fait réévalué, l’écho politique dans le monde est énorme. Aux Etats-Unis, l’opinion s’inquiète. Cette première grande guerre télévisée, comme on l’a qualifiée depuis, marque les esprits. Des manifestations, d’abord étudiantes, puis plus générales, ont lieu, en particulier à Washington. Ailleurs dans le monde – et la France n’est pas la dernière – les manifestations, les meetings, les prises de parole se multiplient.

Le 31 mars 1968, le président Johnson annonce qu’il ne se présentera pas pour briguer un second mandat. Le piétinement de ses armées au Viêt Nam est la cause majeure de cet aveu d’impuissance.

Sur les accords de Paris et la campagne victorieuse de 1975

C’est cette situation, et non une supposée bonne volonté, qui amène les Américains à accepter la négociation.

On sait que c’est finalement le 27 janvier 1973, il y a donc quarante ans, que les délégations entérinent l’accord. C’est une immense victoire pour un Viêt Nam, qui vient ainsi, après avoir fait plier les genoux au colonialisme français, de mettre en échec l’impérialisme américain.

Immense victoire ? Certes. Mais le régime de Saigon, toujours porté à bout de bras et surarmé par Washington, occupe encore une large portion du territoire du Sud. Était-il imaginable que ces bellicistes, ces militaires anticommunistes acceptent la situation nouvelle ? Non. L’encre à peine sèche, les derniers soldats américains partis, les accrochages, sur le terrain, reprennent. De janvier 1973 à mai 1974, Saigon est à l’initiative. Puis, les révolutionnaires, maquisards du FLN et soldats du Nord, reprennent la main. Le rapport des forces, insensiblement, bascule. Entre un régime vermoulu, impopulaire et corrompu, et la dynamique révolutionnaire, portée par la perspective de la réunification, la lutte n’est désormais plus égale.

Une année encore, une dernière campagne, et les révolutionnaires entrent à Saigon le 30 avril 1975. Le lendemain, 1 er mai, magnifique symbole, le Viêt Nam connaît son premier jour de paix depuis… 1945.

Sur les racines de la politique vietnamienne

Beaucoup d’observateurs se sont interrogés sur la contradiction entre la signature d’un accord de paix en janvier 1973 et une offensive militaire, deux ans plus tard, au printemps 1975.

Contradiction apparente.

Il faut, me semble-t-il, partir de deux données complémentaires pour comprendre cette politique :
-  l’attachement des Viêt Namiens à l’unité de leur pays
-  la confiance limitée qu’ils avaient dans leurs alliances internationales

Sur la première thématique, il faudrait des heures d’explication pour faire comprendre à des observateurs étrangers l’immense, l’irrésistible aspiration des Vietnamiens à l’unité de leur pays. La politique de l’Occident a toujours été de tenter de diviser ce pays. Les Français avaient imaginé des entités totalement artificielles, une « Cochinchine » au sud, un « Annam » au centre et un « Tonkin » au nord. Plus tard, un accord international, à Genève, en 1954, imagina un « Nord Viêt Nam » et un « Sud Viêt Nam » tout aussi artificiels.

Pour les Vietnamiens, de la frontière chinoise à la pointe de Ca Mau, toutes sensibilités politiques confondues, il n’y a jamais eu, depuis des siècles, qu’un seul pays, leur pays, le Viêt Nam. Même les hommes politiques que l’Occident a voulu mettre en avant pour contrecarrer l’influence d’Ho Chi Minh l’ont affirmé. Lorsque de Gaulle, en 1945, contacte le prince Vinh San, celui-ci répond qu’il exige une politique respectant cette unité. Lorsque, ensuite, Paris joue la carte Bao Dai, lorsque Washington joue celle de Ngo Dinh Diem, ces leaders, pourtant plutôt dociles sur les autres points, ne veulent pas sacrifier cette unité.

Et, bien sûr, les leaders révolutionnaires n’ont jamais transigé sur ce principe. C’est tout autant sur la question de l’unité que sur celle de l’indépendance que les négociations avec Ho Chi Minh, à Paris en 1946, échouent.

Huit années plus tard, après Dien Bien Phu, la délégation vietnamienne à Genève, conduite par Pham Van Dong, défend fermement l’unité du pays. Et c’est la mort dans l’âme qu’elle signe finalement un accord sanctionnant une partition du Viêt Nam, présentée comme provisoire (deux ans) et technique.

C’est là qu’intervient la seconde explication : la confiance limitée dans leurs alliés.

Car que se passe-t-il pendant la conférence de Genève ? On sait aujourd’hui que les délégations des pays « frères », surtout celle de Pékin, secondairement celle de Moscou, ont fait pression sur Pham Van Dong pour qu’il accepte un compromis. Puis, après Genève, le monde socialiste a incontestablement sacrifié la cause de l’unité du Viêt Nam sur l’autel de la coexistence pacifique. Un mot, jamais écrit à cette époque dans les documents vietnamiens, a alors pourtant cheminé dans tous les esprits : trahison.

On ne comprendrait rien à l’attitude des dirigeants vietnamiens lors de la conférence de Paris, puis dans les deux années qui ont suivi, sans avoir en tête cette situation : ils avaient été piégés une fois, ils ne le seraient pas une seconde.

Or, une situation comparable se dessinait à l’horizon. Les voyages de Nixon et Kissinger à Pékin et à Moscou, en 1972, immédiatement avant la signature des accords de Paris, avaient fixé un cadre international qui, une fois de plus, voulait être imposé à Hanoi : les dirigeants chinois, en particulier, soutiendraient le Viêt Nam, politiquement et militairement… jusqu’à une certaine limite. Et cette limite s’appelait maintien de la division du pays, préservation, même artificielle, d’un Sud Viêt Nam pro-américain.

Croit-on les Viêt Namiens suffisamment naïfs pour n’avoir pas compris ce qu’il faut bien appeler une manœuvre conjointe Washington-Pékin ?

C’est cette situation, à mon avis, qui explique le court délai entre la signature des accords de Paris et l’offensive d’avril 1975.

Les Vietnamiens avaient payé de 21 années de division de leur pays l’échec de la conférence de Genève, ils refusèrent de payer de 20 années supplémentaires les calculs stratégiques des grandes puissances.

Cela paraît aujourd’hui bien loin. Quarante années plus tard, le Viêt Nam est un pays en paix, souverain et unifié.