résponsable de cette rubrique : J. P. Archambault

Dernier ajout : 4 octobre 2012.

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envoyé par J.P. Archambault : Maurice Nivat (de l’Académie des Sciences) sur des cours d’informatique qu’il a donnés à Hanoï.

En 1978 je suis allé à Hanoï enseigner de l’informatique pendant trois semaines. Ce voyage était organisé à l’instigation de l’association France-Vietnam et de l’Institut d’Informatique de Hanoï, dont je connaissais le directeur Phan Dinh Dieu.
On m’avait demandé un cours niveau DEA d’informatique théorique mais j’avais emmené prudemment les notes de mon cours beaucoup plus élémentaire d’Algorithmique et Programmation, premier cours que je donnais depuis longtemps en première année de la licence d’informatique aux étudiants qui arrivaient sans rien savoir d’informatique.
Sur place, face à un auditoire d’une trentaine de jeunes gens j’ai rapidement conclu que c’était mon cours d’initiation que je devais faire et je l’ai commencé. Les vietnamiens avaient décidé de traduire en temps réel le cours que je délivrais en français et ceci évidemment en diminuait considérablement le rythme. Malheureusement, malgré le débit très lent, en dépit du caractère très élémentaire du contenu, je voyais bien que les élèves ne suivaient pas.
Au bout de trois jours on m’a fait savoir que quelques personnalités souhaitaient me rencontrer et je m’en fus prendre le thé avec un recteur, deux directeurs de quelque chose, et mon ami Phan. Nous avons bu du thé, mes interlocuteurs se sont montrés d’une courtoisie extrême et au bout d’une heure de salamalecs le recteur est rentré dans le vif du sujet.
Vous êtes-vous rendu-compte, Monsieur Nivat, que vos élèves ne suivent pas ?
Hélas, ai-je répondu. Et pourtant je ne fais qu’un cours élémentaire à un rythme très lent à cause de la traduction. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus simple. Peut-être est-ce la chaleur ?
Deux semaines avant la Noël, il faisait quarante deux degrés le jour et trente-cinq la nuit : le seul ventilateur qui marchait dans la chambre que j’occupais dans un vieil hôtel et le filet d’eau qui coulait de ma douche m’aidaient bien à vivre, je trouvais le sommeil après une douche étendu nu et humide sous le ventilateur. Je me doutais que ventilateur et douche étaient des éléments de confort dont ne disposaient pas mes auditeurs.
Le recteur : c’est vrai que la chaleur est pénible, mais il y a d’autres raisons au manque d’attention de votre auditoire. Savez-vous quelle est la ration mensuelle de riz normale pour des garçons de vingt ans.
Je n’en savais évidemment rien.
Le recteur : quinze kilos, une livre par jour. Et les garçons qui vous écoutent en ont trois, vingt pour cent de ce qu’il leur faudrait. Ils ne peuvent simplement pas vous suivre !
Que dire après cela ? Rien, je ne pouvais rien dire, un gouffre s’était ouvert sous mes pieds.
J’ai passé comme j’ai pu le reste du temps mes amis vietnamiens faisant tout pour rendre mon séjour le plus plaisant possible et j’ai compris plusieurs choses.
Combien il en avait coûté à ces responsables de me faire cet aveu terrible.
Pourquoi tout le terrain autour de l’institut était semé ou planté de légumes : en 1978 la culture de légumes sur cent mètres carrés de jardin rapportait plus d’argent que n’en gagnait un professeur de faculté chevronné et c’était la culture collective, à laquelle se livraient profs, chercheurs, étudiants qui permettait à l’institut de survivre avec un budget de fonctionnement dérisoire.
Je suis reparti après la Noël. Hanoï était en fête, toute la population était dans la rue, vieillards, enfants, adultes étaient dans la rue et riaient, s’amusaient, plaisantaient la plupart en habits usés jusqu’à la corde et le ventre vide. Heureux d’avoir fait triompher la vie sur la mort que dispensent si bien les B52 et l’agent Orange.
Je n’oublierai jamais la forte leçon que j’ai prise à Hanoï en 1978 :