Robert HEYMANN : Entrevue à l’association " association d’amitié VIET-NAM - (...)

Dernier ajout : 31 décembre 2015.

Robert HEYMANN <saintaigny gmail.com>
Entrevue à l’association " association d’amitié VIET-NAM - FRANCE.

LE 23 octobre 2015, rue Lê Duan, à SAIGON, a eu lieu ce rendez-vous que j’attendais depuis longtemps.

Remontons à très loin......1928, 1929, pas au-delà de 1930, date à laquelle mes parents quittaient Saint-Mandé pour aller habiter Saint-Maur, toujours dans la banlieue parisienne. Donc, à Saint-Mandé, au 22 de la rue de l’Épinette, devenue ensuite rue du Commandant-Mouchotte, résidaient mes parents. Près de leur appartement, logeait une dame, sa fille et son fils. Cette personne, appelons-la madame « O. », devait avoir alors 65 ans. Elle, son mari et ses enfants avaient habité à HAÏ PHONG. En 1914, Monsieur « O. », officier des douanes, s’était engagé dans l’armée et avait été tué au début de la guerre.

Pour moi, à 3, 4 ou 5 ans, cet appartement était un lieu magique ; j’y allais fréquemment et, dans l’entrée, je faisais résonner un gong à chaque visite. Il y avait aussi, accrochés au mur, des laques et des tableaux. Riz à l’annamite, comme il se doit, lorsque nous y déjeunions.
Et les conversations ?

J’entre là dans le vif du sujet. Tandis que cette dame donnait sa version de la vie des coloniaux et des colonisés, j’entends encore mon père, furieux des propos tenus, donner son avis sur ces récits. Cela se terminait par un « allons, Lucien, parlons d’autre chose », façon pour ma mère de ramener la paix.

Puis, en 1931, eut lieu l’Exposition coloniale, avec la reproduction, à échelle réduite, du temple d’ANGKOR WAT. Les danseuses cambodgiennes, annamites et bien d’autres représentants de ces contrées lointaines nourrirent alors mon imagination.
1939, 1944, la guerre, 5 années traversées sans encombre, en passant au travers de toutes les menaces qui auraient pu semer le malheur dans ma famille.
Fin 1944, le hasard a voulu que, prenant le train à BOIS-LE-ROI, pour me rendre à PARIS où je travaillais, je fis la rencontre qui orienta ma vie. Parmi les personnes qui voyageaient en même temps que moi, un cartographe, employé à l’Institut géographique national, organisme qui, au début de l’Occupation, avait succédé au Service géographique de l’armée. Sachant que j’avais travaillé chez un géomètre de Melun, il me dit que l’armée mettait en place un embryon de service géographique, pour servir en Extrême-Orient.

Ma décision était prise : partir là-bas, et ni les avis de mon père sur l’armée, ni les craintes de ma mère ne m’empêchèrent de faire les démarches nécessaires.
Ainsi, le 2 février 1945, je me retrouvai engagé volontaire pour trois ans, au sein de cette unité qui allait devenir la Brigade d’Extrême-Orient du Groupe Géographique Autonome. Pour faire plus court, appelons-la : BEOGGA.
Tout n’avait pas été rose durant cette période d’Occupation ; mon père partit quelques mois pour la Teste-de-Buch, requis par l’organisation TODT.
Moi, travaillant à Melun, ayant la malchance d’avoir un patronyme sonnant mal aux oreilles de quelques apprentis fascistes de Bois-le-Roi, j’eus droit à une raclée dans le hall de la gare de Melun. Ce qui n’arrangeait rien, c’est que le nom de jeune fille de ma grand-mère : Lévy, était gravé sur la tombe de mes grands-parents au cimetière de la commune. Ce qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques est resté heureusement sans lendemain.
Comme tout un chacun, j’ai appris, à la Libération, l’horreur des camps de concentration, l’élimination d’un grand nombre de déportés par les méthodes les plus cruelles.
Ce n’est que bien plus tard que ma mère apprit la déportation de sa tante, morte du typhus dans un camp en Allemagne.
Il y avait eu aussi le maquis ; ses combattants, patriotes pour ceux qui souhaitaient la chute du régime de Vichy et la libération du pays, terroristes pour ceux qu’on appelait collaborateurs.
Avant la guerre, mes parents avaient applaudi à la victoire du Front populaire, suivi avec crainte l’ascension de Hitler, celle de Mussolini, ainsi que celle de Franco, en Espagne.
Non engagé dans un quelconque parti politique, mon père avait adhéré à un mouvement qui se nommait alors « Le Droit au travail » ; « La Grande Relève », journal diffusant ses thèses, ainsi que plusieurs livres, étaient le fruit de la réflexion de Jacques Duboin, le créateur du mouvement. Était alors abordée la contradiction entre l’abondance de biens créée par le progrès technique et le chômage, sans cesse accru, mettant ainsi à la rue des millions de travailleurs dont on n’avait plus besoin.
Le projet d’une économie dite distributive avait alors été élaboré. Ainsi disparaissait le scandale de la destruction de denrées alimentaires produites, et invendues, faute de pouvoir d’achat de potentiels consommateurs.
Cette approche de ce qu’on appelait alors la crise m’avait convenu et, entre autre, dès mon incorporation dans l’armée, je l’avais évoquée devant quelques camarades.
Mon arrivée dans ce qu’on appelait alors l’INDOCHINE accéléra ma prise de conscience. Ainsi, tandis que le navire qui nous transportait remontait la rivière dite de SAIGON, nous apercevions, sur ses rives, les nombreux docks sur lesquels était inscrit le patronyme d’un membre influent du gouvernement français de l’époque. Défense des nobles valeurs de la France ou de celles d’intérêts privés métropolitains ou coloniaux ? Question à 100 piastres, monnaie de l’époque.
Quelques clichés sur ces premiers jours à SAIGON, le pittoresque du quartier de Dakao où nous logeâmes provisoirement, les Japonais qui, bien que vaincus, participaient au maintien de l’ordre, les Australiens présents aussi, le tutoiement couramment employé pour s’adresser aux Annamites, les brutalités envers des tireurs de pousse-pousse, tout cela faisait revenir à ma mémoire les récits de cette dame de Saint-Mandé, revue à plusieurs
reprises, au cours de mon adolescence. Pour elle, tout était normal : par exemple, pour sanctionner une éventuelle faute du « BEP » ou du « BOY », il y avait le choix entre l’amende et un certain nombre de coups de
cadouille, administrés par le « cay ». Ce que je commençais alors à percevoir allait prendre, début 1946, de l’ampleur.

Après une crise de paludisme particulièrement sévère, j’avais eu la chance d’être envoyé en convalescence à SIEM REAP, au CAMBODGE, non loin des ruines d’Angkor. Logé dans un petit hôtel du centre-ville où se trouvaient déjà une dizaine de militaires convalescents, je me suis installé, pour prendre mon repas, à la table commune, à laquelle j’avais été invité.
Présentation de chacun et, à l’énoncé de nom nom, retentit un « pas de Juif à notre table ». À près de 21 ans, je commis la maladresse de parler de mon acte de baptême et autres sornettes de cet acabit. Relégué alors dans un coin de la salle à manger, je passe sur la suite de cet incident pour dire qu’à ce moment-là j’ai pris pleinement conscience de ce que le racisme quotidien pouvait provoquer chez les Annamites.

Ensuite, ayant rejoint SAIGON, j’ai suivi les différentes phases des négociations entre les gouvernements français et vietnamien. Le modus vivendi de 1946 et ce qui, hélas, a suivi. Topographe, certes, mais au sein d’une unité militaire, ce qui ne m’empêchait pas de donner mon point de vue sur ce conflit. Peu de camarades le partageaient, mais quelques-uns estimaient comme moi qu’il faudrait un jour reconnaître l’indépendance du VIETNAM.
À CHO QUAN, où était basée notre unité, il y avait à proximité de celle-ci la rue de l’Église. Parmi ses commerces, un restaurant que nous appelions « Le Beef-steak frites ». Outre ses propriétaires, il y avait d’autres membres de leur famille, dont monsieur MINH, père de madame. Très vite, nous avons sympathisé. J’appris ainsi que, après être allé en France comme volontaire durant la guerre de 1914, il avait regagné BEN TRÉ où il possédait de nombreuses rizières.
En 1945, lui et sa famille quittèrent leur propriété pour gagner SAIGON, CHO QUAN plus exactement. Début 1946, époque où je fis sa connaissance, monsieur MINH pensait qu’il y avait quelque chose à faire avec la France. Il déplorait que les valeurs que nous vantions haut et fort ne servissent pas de base à l’évolution de notre politique coloniale. Le modus vivendi signé en1946 entre les deux gouvernements fut immédiatement combattu par une grande partie des pouvoirs politiques et économiques français, en Cochinchine. Une République de cette colonie fut proclamée. En parlant des trois « KY » (les trois pays), on s’opposait alors de front au gouvernement vietnamien qui parlait des trois « BO » (les trois provinces). Le 19 décembre 1946, le conflit reprit, mettant ainsi un terme à ce qui aurait pu être une évolution pacifique. Huit années de guerre pour en arriver à 1954, date de l’arrêt de la guerre entre la FRANCE et le VIET NAM
Que de victimes, de destructions et aussi, il faut le dire, de profits, énormes, réalisés ici et là !
N’oublions pas non plus les incohérences politiciennes ; les grandes déclarations sur le droit des peuples à décider de leur avenir, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cela allait de soi. Belles paroles sans conséquence, sur le terrain. La France se proclamait défenseur des libertés des peuples indochinois, le tour était joué.

Et moi, au milieu de ce maelström ?
De 1945 à 1948, je participai aux relevés topographiques en Cochinchine et, ensuite, au PMSI (entité créée pour regrouper les populations montagnardes du Sud Indochinois). Ayant quitté alors le Service géographique d’Indochine, basé à DA LAT, je suis parti pour le LAOS où, durant près d’une année, pour le service des travaux publics de ce pays, j’ai participé à l’étude d’un tracé de route entre PAK SANE et XIENG KOUANG.
Puis, au milieu de l’année 1949, retour en métropole, comme cela se disait à l’époque. Que d’images enregistrées mentalement, durant ces presque quatre ans !

Grande était la cécité de nos dirigeants, et l’opinion quasi générale des coloniaux était qu’avec quelques réformes tout pourrait continuer comme avant.
Telle n’était pas mon opinion, et, en relisant maintenant des lettres adressées alors à mes parents, il me revient que je le disais. Quant à mes camarades du service géographique, peu partageaient mon point de vue, pour ne pas parler de franche hostilité à mon égard.

Dès mon retour en France, en 1949, j’adhérai à l’association FRANCE VIETNAM qui maintenait un lien fragile avec les Vietnamiens, avec lesquels nous étions en conflit. Nous demandions alors de mettre fin à cette guerre et de rechercher comment bâtir, sur de nouvelles bases, les relations entre nos deux pays.
De mon côté, à cette époque, j’ai, d’une part, fait une conférence à Fontainebleau et, d’autre part, parlé ici et là de cette INDOCHINE bien mal connue par beaucoup de mes concitoyens.

Ce fut ensuite 13 années passées en Afrique occidentale où la sortie progressive du système colonial ne se fit pas sans mal. J’ajoutai alors une corde à mon arc, dénonçant les mêmes maux.

Enfin, en 1963, simple militant à l’Association d’amitié France Vietnam, j’ai continué modestement de parler de ce pays cher à mon cœur.
De nombreux voyages, entrepris dès la retraite venue, m’ont permis de nouveau de donner mon point de vue sur cette nation.

Et, le 23 octobre 2015, ce fut l’entrevue avec les représentants de l’Association d’amitié VIETNAM FRANCE d’HO CHI MINH VILLE. J’avais apporté de France de nombreuses coupures de presse datant des années 1950, des brochures de la même époque faisant état de nos efforts pour mettre fin au conflit.

Pour conclure, que dire des partis, des femmes et hommes politiques qui sont intervenus tout au long de ces trop longues années ? Certains ont fait le contraire de ce qu’ils proclamaient haut et fort, d’autres faisaient avancer les choses, chacun a leur façon.
Je retiendrai un nom : JUSTIN GODART. Envoyé en 1936 en INDOCHINE par le gouvernement français, il avait alors combattu pour mettre fin à de déplorables abus de pouvoir.

Fin 2015, on peut voir son nom sur une plaque, face à l’Académie française ; je vous invite, lectrice ou lecteur de ces lignes, à aller méditer, sur cette petite place, ce qu’il faut d’effort et de temps pour arriver à un résultat.

2015, au VIETNAM, la fête nationale française a été célébrée dans la grande cité du Sud, HO CHI MINH VILLE ou SAIGON, peu importe, le président de l’Association d’amitié VIETNAM FRANCE a œuvré dans ce sens. Une cérémonie a eu lieu à cette occasion. Le consul général de France, invité, rappela le processus de longue date, des
relations entre les deux pays.

AINSI SOIT-IL.........