Salon Oval Patrice Jorland

Dernier ajout : 31 août 2015.

SALON OVALE

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Patrice JORLAND

Les rencontres officielles et les échanges de haut niveau sont devenu choses fréquentes entre le Vietnam et les Etats-Unis, depuis l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays, il y a de cela vingt ans, et la visite d’Etat effectuée à Hanoi par William Jefferson « Bill » Clinton, en 2000. Pourtant, les observateurs ont accordé de l’importance au séjour du secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong, et à l’entretien qu’il a eu à la Maison blanche avec le président Obama, le 7 juillet dernier, au point d’y voir un « tournant », selon certains, et, pour d’autres, l’ouverture d’un « nouveau chapitre » dans les relations bilatérales.

Un nouveau chapitre
Au cours des cinq jours passés à Washington et à New York, le secrétaire général s’est entretenu avec le vice-président Joseph Robinette « Joe » Biden, la conseillère pour la sécurité nationale Susan Rice, le secrétaire d’Etat John Kerry, le secrétaire au Trésor Jack Lew, le Représentant pour les affaires commerciales Michael Froman, qui a rang de ministre, les sénateurs John McCain et Patrick Leathy, l’ancien président Bill Clinton, le président du Parti communiste des Etats-Unis John Bachtell, des dirigeants religieux, des membres de la communauté vietnamienne, des patrons et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon. L’entretien direct avec Barack Obama a revêtu une signification particulière, en particulier parce qu’il s’est déroulé dans le Salon ovale de la Maison Blanche, qui est réservé aux chefs d’Etat et de gouvernement des pays étrangers. Par là-même, le président américain reconnaissait le rôle dirigeant du Parti communiste au Vietnam, rompait avec les traditionnelles considérations sur le système politique et social de ce pays, signifiait en bref que c’est avec le Vietnam tel qu’il est que les Etats-Unis entendaient développer leurs relations. On ne peut que s’en réjouir.
Une série d’accords ont été conclus, concernant la double imposition, la coopération contre les pandémies, la sécurité aérienne et une assistance en matière d’opérations de maintien de la paix dans le cadre des Nations-Unies puisque, comme on le sait, le gouvernement vietnamien a décidé d’y participer dorénavant. Un accord de coopération a été par ailleurs conclu entre PetroVietnam et Murphy Oil, l’université de Harvard a accepté de créer une université Fullbright au Vietnam et ce dernier a pris livraison de son premier Boeing 787 Dreamliner.

Les questions économiques et commerciales ont tenu une place importante tout au long de ces journées. Les échanges bilatéraux ont atteint 30 milliards de dollars en 2013 et permettent au Vietnam de dégager un important excédent grâce à ses exportations de textiles, de chaussures, de produits de la mer et, désormais, de matériels électroniques. Il ne cache pas son désir d’attirer les investissements étrangers afin de soutenir son taux de croissance, de créer des emplois, d’élargir ses débouchés, d’élever le niveau technique et technologique de son système productif. Il demande avec insistance d’être reconnu comme « économie de marché », ce qui lèverait certaines limitations en matière d’investissements et de tarifs douaniers.
C’est dans ce contexte qu’il convient de replacer la participation de Hanoi aux négociations en vue de la conclusion d’un Partenariat transpacifique (TPP), aux côtés du noyau initial (Singapour, Brunei, Chili, Nouvelle-Zélande), des Etats-Unis, du Japon, de l ’Australie, du Canada, de la Malaisie, du Pérou et du Mexique. Pendant pour l’Asie orientale et le Pacifique du Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement, et couvert à son instar par le secret, ce projet dépasse le cadre de la réduction, déjà fort avancée, des tarifs pour établir une série de principes et de règles concernant la protection de la propriété intellectuelle, l’ouverture des marchés publics, les normes sociales et environnementales, la réglementation de la finance, le règlement des différends investisseurs-Etats. A quoi s’ajoute, s’agissant du TPP, le fait que la Chine n’est pas partie aux négociations, alors qu’elle a conclu une série de traités de libre-échange, avec l’ASEAN, l’Australie et la Nouvelle-Zélande notamment. Cette absence soulève certaines difficultés, en matière de règles d’origine (rules of origin) principalement. Le Vietnam est ici directement concerné, dans la mesure où nombre de produits manufacturés qu’il exporte dépendent de matières premières, de biens intermédiaires et de biens de production importés de Chine. Plus généralement, les échanges commerciaux entre les deux voisins ont dépassé les 60 milliards de dollars et sont lourdement en faveur de la Chine. En d’autres termes, on ne peut comprendre l’insertion internationale du Vietnam sans tenir compte des facteurs géographiques – quel que soit le mouvement des plaques tectoniques, ce n’est pas demain que la péninsule indochinoise se décrochera du pays du Milieu-, des données objectives – quand bien même il frôle les 100 millions d’habitants, le Vietnam est treize fois moins peuplé que la Chine et sa superficie inférieure à celles du Yunnan ou du Gansu - et de l’asymétrie radicale existant entre les deux pays. Aussi le Vietnam cherche-t-il à développer tous azimuts ses relations économiques, par exemple avec le Japon, la Corée du sud, dont les grands groupes l’ont choisi comme base productive en Asie du sud-est, ou l’Union européenne, avec laquelle un accord a été conclu le 4 août dernier en vue d’un traité de libre-échange.
Des alliés inattendus ?
De nombreux observateurs se sont focalisés sur les questions géostratégiques au point de faire du Vietnam le nouvel allié des Etats-Unis en Asie du sud-est, afin de contrer l’ascension de la Chine, les points d’appui traditionnels, la Thaïlande et les Philippines, étant empêtrés dans leurs contradictions internes, pour ce qui est du premier, et disposant de capacités de défense notoirement médiocres, dans le cas du second. Beaucoup d’inexactitudes sont assénées comme autant de faits, par exemple que la base de Cam Ranh serait désormais ouverte aux bâtiments américains, alors que le gouvernement vietnamien a annoncé sa volonté d’en faire un centre d’entretien et de réparations ouvert à tous et que, pour l’heure, des experts russes y forment les équipages des six sous-marins de la classe Kilo que Moscou est en train de livrer. Militent en faveur de ces assertions la décision des autorités américaines de fournir certains équipements militaires et la demande, renouvelée par le secrétaire général du PCV, que toutes les restrictions existant encore en ce domaine soient levées. Non point pour subitement acquérir des matériels de pointe – les capacités financières du Vietnam sont limitées, les armements avancés sont pour l’essentiel fournis par la Russie et il est irrationnel de diversifier brusquement ses moyens -, mais pour des raisons de principe, à savoir en finir avec les dispositions discriminatoires.

Il est vrai également que des analyses convergentes peuvent être faites à propos de la situation prévalant en mer Orientale, communément appelée mer de Chine méridionale. Les autorités chinoises n’ont pas réitéré cette année l’installation dans la zone économique exclusive du Vietnam de la plateforme géante d’exploration sous-marine dont la présence, en mai 2014, avait provoqué une assez vive tension. Toutefois, un programme de transformation, de remodelage et de construction a été engagé par ces mêmes autorités sur plusieurs formations des Paracels et des Spratleys. Des autorités américaines y ont vu une menace pour la liberté de navigation, Pékin a affirmé que ces installations assureraient le bien commun des navigateurs de la planète, Hanoi comme Manille ont protesté. Il est probable que les travaux en cours visent à édifier des éléments avancés d’un dispositif militaire, pistes pour l’aviation, mouillages, radars et sonars, etc. Deux choses sont par contre certaines : ce n’est pas en transformant des récifs et des atolls inhabitables en îlots artificiels que Pékin peut étendre ses droits à une zone territoriale et encore moins à une zone économique exclusive, la Convention sur le droit de la mer étant précise sur ce point ; la déclaration de 2002 pour un Code de conduite des parties en mer Orientale, dont la Chine est signataire, recommandait de ne prendre aucune mesure susceptible de modifier l’état des choses dans cet espace. Pékin y contrevient.

Plus largement, le « pivotement » vers l’Asie orientale et le Pacifique, aujourd’hui appelé « recentrage », constitue un axe essentiel de la « doctrine Obama » et on peut l’analyser comme la volonté de « border » la Chine, comme on borde un lit. Toutefois, parce que les Etats-Unis restent absorbés par la situation au Moyen-Orient, parce que les relations sino-américaines sont complexes, parce que les plus ambitieux projets n‘effacent pas d’un revers de manche les contradictions – il a été impossible de parvenir à un accord à propos du TPP en juillet dernier-, la Maison Blanche place en avant ses alliés les plus fidèles, l’Australie et le Japon, tout en restant maîtresse de ses options.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le Vietnam n’entend pas pencher d’un seul côté et poursuit avec constance et sens de la dialectique une active politique extérieure. On en rappellera les principes fondamentaux : préserver une indépendance, une souveraineté et une unité territoriale durement acquises ; œuvrer à la paix et à la sécurité internationales, ce qui, venant d’un pays contraint à combattre pendant un demi-siècle, fait sens ; s’en tenir aux « trois refus », à savoir ne pas conclure d’alliance militaire, ne pas accepter de bases militaires étrangères sur le territoire national, ne pas s’allier à quelque pays que ce soit pour en combattre d’autres. Ces principes guident une grande stratégie que l’on peut ainsi résumer : centralité de l’ASEAN comme association régionale devant devenir une communauté, mais aussi comme acteur international autour duquel un réseau de relations et une série d’instances internationales ont été établis ; s’agissant de la Chine, suivre la ligne « bon voisin, bon ami, bon camarade, bon partenaire », ce qui intègre les relations entre les deux partis dirigeants ; établir des partenariats avec les puissances mondiales et régionales ; entretenir des rapports de coopération avec les forces de progrès et de paix -gouvernements, mouvements, associations - à travers le monde ; participation active aux instances internationales, en premier lieu celles relevant du système de l’ONU .

Une attention particulière doit être accordée aux partenariats internationaux. Il en existe de différents types, partenariats stratégiques et, moins ambitieux, partenariats globaux (comprehensive partnerships). Le Vietnam a conclu des partenariats stratégiques avec la Fédération de Russie dès 2001. Ont suivi le Japon, l’Inde, la Chine, la Corée du sud, l’Espagne, le Royaume-Uni – David Cameron a effectué en juillet dernier une visite officielle à Hanoi, la première d’un chef de gouvernement britannique-, l’Allemagne, la France et l’Italie. D’autres ont été conclus avec des membres de l’ASEAN - Singapour, Indonésie, Thaïlande-, et il est possible que cela soit bientôt le cas des Philippines. On comprendra aisément la portée de ces derniers. S’agissant des Etats-Unis – et de l’Australie-, il ne s’agit que d’un partenariat global, qui a été conclu le 16 décembre 2013, à l’occasion de la visite du président Truong Tan Sang.

En concluant un partenariat, deux Etats décident de poursuivre, d’approfondir et d’élargir leurs relations dans les différends champs d’intérêt mutuel. D’une part, ils se reconnaissent égaux et, d’autre part, intègrent leur partenaire dans leur vision à long terme. Quand le partenariat est « stratégique », les négociations sont conduites au niveau ministériel et les décisions pouvant être prises engagent les gouvernements. Stratégique n’est pas synonyme de militaire : un partenariat de cette nature n’a donc pas nécessairement un contenu sécuritaire, mais il a une dimension politique qui dépasse les domaines techniques ou sectoriels de coopération. Il se trouve que lors de son voyage aux Etats-Unis, le secrétaire général du PCV et son hôte de la Maison Blanche ont rendu publique la « vision commune » qu’ils avaient sur une série de questions globales, internationales et régionales. Un alinéa y affirmait l’obligation de respecter la convention des Nations Unies sur le droit de la mer et la Déclaration de 2002 pour un code de conduite en mer Orientale.

Si un nouveau chapitre a été ouvert, ce n’est pas uniquement parce que le secrétaire général du PCV a été reçu dans le Salon ovale de la Maison Blanche, encore que les symboles comptent dans les affaires humaines, mais aussi parce qu’il y a effectivement amplification, approfondissement et rehaussement des relations bilatérales. Cela ne semble pas avoir échappé aux dirigeants chinois qui ont dépêché sur le champ à Hanoi leur vice-premier ministre, Zhang Gaoli.