Tiêng Dân, la voix du peuple sous la colonisation française

Dernier ajout : 1er août 2015.

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21/06/2015 06:51

Tiêng Dân, la voix du peuple sous la colonisation française

Tiêng Dân (La Voix du Peuple) fut le premier journal indépendant dans l’Annam (Centre). Son créateur : le confucéen Huỳnh Thúc Kháng (1876-1947), un des organisateurs de Duy Tân, mouvement de modernisation du Vietnam et anticolonial.

Huỳnh Thúc Kháng et son journal Tiêng Dân.

Basé à Huê, Tiêng Dân fut influent au sein des intellectuels du Centre durant près de 16 années, de 1927 à 1943.
La création du journal – dont Huỳnh Thúc Kháng, alors président de la Chambre des représentants du peuple de l’Annam, était à la fois directeur gérant et rédacteur en chef- constitue un phénomène particulier dans l’histoire de la presse nationale.

Afin d’avoir des fonds pour le fonctionnement du journal et sa gestion, Huỳnh Thúc Kháng établit une société par actions pour mobiliser différentes sources. Le capital prévu était de 10.000 piastres indochinoises (monnaie utilisée dans l’Indochine française entre 1885 et 1952), mais le montant envoyé atteignit plus de 30.000 piastres, la plupart provenant d’actionnaires à Bình Thuân et Quang Nam, où le mouvement nationaliste Duy Tân était dynamique pendant la période 1904-1908.

Désigné par les actionnaires pour diriger directement leur société et le journal, Huỳnh Thúc Kháng projetait d’implanter la rédaction à Dà Nang, mais les colonialistes français l’obligèrent à s’installer à Huê (à l’époque capitale de la Cochinchine française et où siégeait le Résident supérieur de l’Annam) pour faciliter le contrôle du contenu des articles avant l’impression. Après de nombreuses consultations auprès des collègues, Huỳnh Thúc Kháng choisit d’installer la rédaction dans la rue Ðông Ba, actuelle rue Huỳnh Thúc Kháng.

C’est dans cette maison de la rue Đông Ba (actuelle rue Huynh Thúc Kháng), à Huê (Centre), que siégeait la rédaction du journal Tiêng Dân de 1927 à 1943.
Un instrument de lutte anticoloniale
Duy Tân, mouvement de modernisation du Vietnam, fut organisé par Phan Chu Trinh, Huỳnh Thúc Kháng et Trân Quý Cáp, trois lettrés de Quang Nam, au Centre du pays. L’objectif de leur combat était de moderniser le Vietnam en suivant le modèle démocratique européen et en luttant pacifiquement contre le colonialisme français, grâce notamment à des journaux écrits en français.

De la fin du XIXe siècle aux années 1920, les journaux diffusés en français et en vietnamien se sont fortement développés au Nord et au Sud du pays. Les noms les plus connus du monde journalistique à cette époque étaient Truong Vinh Ky (Petrus Ky) – le vrai instigateur de la latinisation de l’écriture vietnamienne – et Huỳnh Tinh Cua (Paulus Cua), cofondateurs en 1865 du premier journal en écriture vietnamienne romanisée (quôc ngu) : Gia Dinh Báo (Journal de Gia Dinh). À noter aussi Nguyên Van Vinh, éditeur de Đông Dương Tạp chí (la Revue d’Indochine) et de Trung Bắc Tân Văn (Les Nouvelles du Nord et du Centre). Dans le Centre, jusqu’en 1926, il n’y avait aucun journal privé. D’où la signification particulière de l’apparition de Tiêng Dân.

Gia Định Báo - le premier journal vietnamien en quôc ngu (écriture vietnamienne romanisée).

Ainsi, il fallut attendre 66 ans après l’apparition du premier journal en Indochine – Le Bulletin Officiel d’Expédition de la Cochinchine (en 1861), 62 ans après la création de Gia Dinh Báo – le premier journal vietnamien en quôc ngu - au Sud, et deux ans après la publication du premier numéro de Thanh Niên (Jeunes) - le premier journal révolutionnaire du Vietnam – à Guangzhou (Chine), pour que voie le jour dans l’Annam un journal non clandestin (c’est-à-dire autorisé par les autorités coloniales).

Un révolutionnaire ouvert
De la première édition (1927) jusqu’au retrait de la licence de Tiêng Dân par les autorités coloniales (1943), Huỳnh Thúc Kháng était directeur et rédacteur en chef, ainsi que l’âme et la plume principale de ce premier journal sociopolitique du Centre. Écrivant des articles sous les noms de Huỳnh Thúc Kháng, Su Bình Tu, Tha Son Thanh, Khi Uu Sinh, Xà Túc Tu, Uu Thoi Khách, Nga Son, Hai Âu, Ðiên Dân, Thuc Tu Dân, Tiêng Dân, etc., il est l’un des journalistes vietnamiens ayant le plus grand nombre de pseudonymes.

« Je suis un révolutionnaire ouvert », c’est ainsi que Huỳnh Thúc Kháng a affirmé sa position sociopolitique. Et son journal fonctionnait selon la devise : « N’ayant pas le droit de dire toutes les choses que l’on veut dire, alors gardons au moins le droit de ne pas dire ce qu’on est obligé de dire ».

L’existence de Tiêng Dân pendant 16 ans (1927-1943) était extrêmement rare pour un journal de l’époque, compte tenu des conditions d’activités difficiles de la presse sous le régime semi-féodal, semi-colonialiste. Le journal a pu véhiculer le message que Huỳnh Thúc Kháng et ses camarades, collègues avaient placé dans le nom même du journal : La Voix du Peuple. Ce peuple paria, étranger dans son propre pays, qui souffrait de la perte du pays. Tiêng Dân a réveillé le patriotisme, dénoncé l’oppression et l’injustice. Il a lutté directement, à plusieurs reprises, contre les autorités coloniales, gagnant une influence considérable au sein des intellectuels du Centre.

Le porte-voix des sans grades
« Aujourd’hui est le jour où les droits civiques fleurissent. Partout dans le monde, le mot +peuple+ s’écrit en grandes lettres... », a écrit le journaliste Huỳnh Thúc Kháng dans une déclaration publique, où il a affirmé la filiation directe de Tiêng Dân avec l’idéologie du mouvement nationaliste Duy Tân, lancé par Huỳnh Thúc Kháng, Phan Chu Trinh, Trân Quý Cáp et d’autres lettrés au début du XXe siècle. Tiêng Dân a apporté aux lecteurs de nouvelles façons de penser de l’époque, critiqué l’idéologie féodale obsolète de même que les archaïsmes dans la société vietnamienne.

Jouant à la fois le rôle de « remède amer » des compatriotes, et celui d’« ami honnête » du protectorat français d’Annam, le journal a ouvertement exprimé le mécontentement du peuple vis-à-vis du régime colonial, et ce dans la conjoncture où la censure du Résident supérieur de l’Annam et des services secrets français était de plus en plus implacable. Aussi les limites de Tiêng Dân étaient-elles inévitables, y compris celles de Huỳnh Thúc Kháng lui-même face aux problèmes qui se posaient dans le contexte social de l’époque.

Toutefois, en dépit du pouvoir colonial répressif, Tiêng Dân a parfaitement rempli son rôle de porte-voix du petit peuple, des sans grades, les encourageant à abandonner les concepts archaïques pour devenir maîtres de leur destinée et de celle du pays. Tiêng Dân a vraiment marqué l’histoire idéologique et journalistique du pays.

Hông Khánh/CVN