traduction du Kim Vân Kiêu de René Crayssac (1926)

Dernier ajout : 22 octobre 2013.

la traduction du Kim Vân Kiêu de René Crayssac (1926), est mise en ligne sur le site http://www.mediafire.com/download/xxqhf67ktxcg7qc/Kim-Van-Ki%C3%AAu+en+FR.pdf
C’est une belle traduction en vers français bien rimés.
Cependant, pour bien pénétrer la profondeur des 3254 vers originels de Nguyên Du, il serait utile de nous reporter à la traduction richement annotée de Nguyên Van Vinh (1942-1943), qu’on trouve sur le site du Mont Royal (Québec) :

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- Tome I : http://cdn.notesdumontroyal.com/document/4e.pdf

- Tome II : http://cdn.notesdumontroyal.com/document/4f.pdf

KIM-VAN - KIÊU
PROLOGUE
–––––
I. — LES VƯƠNG
Cent ans — le maximum d’une humaine existence ! —
S’écoulent rarement sans qu’avec persistance,

Et comme si le Sort jalousait leur bonheur,

Sur les gens de talent s’abatte le malheur.
Subissant l’âpre loi de la métamorphose,

On voit naître et mourir si vite tant de choses !
Bien peu de temps suffit pour que fatalement
Surviennent ici-bas d’étranges changements,
Pour que des verts mûriers la mer prenne la place,
Tandis que, devant eux, ailleurs, elle s’efface,
Or, dans un temps si court, ce que l’observateur
Peut bien voir ne saurait qu’endolorir son cœur :
Que de fois j’ai noté cette loi si cruelle,

De compensation, en vertu de laquelle.

Tout être, sur un point, n’a de grande valeur
Qu’à la condition d’en manquer par ailleurs !
Inéluctablement, il doit, par l’infortune,
Vertu rare ou grâce peu commune,

Le Ciel bleu, chaque jour, exerce son courroux,
Comme si leur éclat l’avait rendu jaloux

Sur les jeunes beautés dont le rose visage

Par ses charmes paraît lui porter quelque ombrage,
** *

Or, recueils parfumés que l’on lit, tour-à-tour,

Sous la lampe, le soir, les histoires d’amour

Qui jusqu’aux plus lointains des temps passés remontent,
Ainsi que les recueils d’annales, nous racontent
Que, jadis, sous Gia-Tinh, Empereur éminent

A l’auguste maison des Minh appartenant,
L’Empire jouissant d’une paix sans égale,

Et l’ordre étant parfait dans les deux capitales,
Vivait une famille honnête : les Vương,

De rang moyen ; le dernier-né, portant le nom
De Vương-Quan issu d’une fort longue suite

De studieux lettrés au savoir émérite.

Avant lui, de leurs belles formes par l’éclat
Egalant l’immortelle et lunaire Tố-Nga
Venaient Thúy-Kiều, l’aînée, et Thúy-Vân ; la cadette,
Tel un abricotier ayant taille fluette,

Un visage pur comme neige, des attraits
Différents mais toujours également parfaits.
Montrant avec éclat tous les dons de sa race,
Vân avait, à la fois, l’air noble, plein de grâce

Et modeste ; sa face à l’exquise rondeur
D’une lune bien pleine évoquait la splendeur ;
Ses sourcils incurvés avec grâce et souplesse,
Surpassaient en douceur veloutée, en finesse.
Ceux du bombyx ; sa bouche, au sourire enchanteur,
S’ouvrait divinement comme une fraîche fleur ;
Ses paroles étaient de jade, sa tenue,
Empreinte de réserve, et la clarté des nues
Moins brillante que ses cheveux aux purs reflets ;
A de son teint en blancheur la neige le cédait.
Mais Thúy-Kiều, son aînée, alerte et gracieuse,
Etait encore plus fine et plus talentueuse.

On eut dit que le Ciel en elle avait voulu

Unir tous les trésors à toutes les vertus.
Ses yeux avaient, joyaux dont la splendeur étonne,
Le limpide reflet des étangs en automne ;

Ses sourcils rappelaient la montagne, au printemps ;
Jalouse était la fleur de son teint éclatant,
Jaloux aussi le saule incliné sur la berge,
D’avoir moins de fraîcheur que cette tendre vierge ;
Capable s’affirmait son insigne beauté

De faire s’écrouler royaumes et cités.
Unique sur ce point, elle eut, chose certaine,
Pour le talent trouvé son égale avec peines

Par quelque don du Ciel, son jeune et tendre esprit
D’un savoir surprenant avait été fleuri ;
Outre son goût très vif pour la littérature.

Elle savait rimer, faire de la peinture,

D’une adorable voix chanter les plus beaux airs
Et chômer l’auditoire en récitant des vers.
Avec même maîtrise elle usait des cinq gammes
Mais l’art où, par plaisir mettant toute son âme,
Elle se surpassait, c’était le maniement

De la guitare antique, incontestablement.

Les airs improvisés de façon magistrale,

Par son caprice étaient des chansons sans égales ;
L’un d’eux surtout savait attrister tous les cœurs :
« Cruel Destin ! », chanson de l’humaine douleur !
** *
Elle vivait ainsi, de façon indolente,

Les beaux jours de loisir d’une vie élégante,

De par le rang des siens pouvant porter, selon
La coutume chinoise, un rouge pantalon ;

Son vert printemps, bientôt, allait atteindre
l’ « Age De l’Epingle » où l’on doit, suivant un vieil usager,
Quand une jeune fille a sa nubilité,

En mettre une dans ses cheveux pour l’attester.
Au fond du gynécée, à l’abri des tentures,
Fleurissait calmement son âme doute et pure,
Au dehors, beaux galants, gens aux propos levers,
Abeilles, papillons ! — avaient beau voltiger
Et bourdonner sans trêve, en quête d’aventures :
Kiều de leur indécent manège n’avait cure...