Un entretien avec Liêm-Khê Luguern

Dernier ajout : 4 mai 2015.

LIÊM-KHÊ LUGUERN, Les « Travailleurs Indochinois »
— Étude socio-historique d’une immigration coloniale (1939-1954)
Thèse pour l’obtention du grade de Docteur en Histoire de l’EHESS sous la direction de M. Gérard NOIRIEL, Directeur d’étude à l’EHESS, soutenue publiquement le 19 juin 2014. A reçu les félicitations du jury.


En 1939, le ministre des Colonies, Georges Mandel, rédige un plan prévoyant l’arrivée de 300 000 "travailleurs indochinois " à un moment où la tension en Europe est aiguë et où l’on se prépare à la guerre.

Liêm-Khê LUGUERN : le chiffre de 300 000 travailleurs ne correspondait pas à grand-chose, sinon à un horizon administratif. L’idée était qu’en Indochine, il y avait un réservoir de main- d’œuvre qu’on pouvait utiliser à loisir. Avec l’expérience de la Première Guerre mondiale, les dispositifs et l’arsenal législatif sont davantage au point, ce qui a permis de réquisitionner avec rapidité, puisque dès la fin 1939 les premiers travailleurs sont à pied d’œuvre en France. La Première Guerre avait été une série d’improvisations, puisque la présence des travailleurs indochinois aux côtés des tirailleurs sénégalais n’a été effective qu’à partir de 1917, même si cela a commencé en 1916. Ils avaient été mis à contribution dans les arsenaux et les poudreries, pour l’essentiel et les affectations au cours de la Seconde Guerre mondiale reprennent sur les mêmes lieux. Il y a là une continuité, mais la grande différence tient à ce que la souffrance et la pénibilité extrême qu’ont subies les travail- leurs confrontés aux travaux de la poudre ont duré pendant la première guerre, tandis que la configuration de la seconde a fait que les travailleurs n’ont travaillé que pour un temps court, dans la mesure où la défaite de juin 1940 a mis fin à cette affectation. Autant pour la Première Guerre les Indochinois ont été expatriés et rapatriés en masse, autant les évènements de juin 1940 et l’occupation les ont dispersés en petits groupes. Il y a donc une réalité sociale très diverse et difficile à appréhender. En même temps, elle peut permettre de mieux comprendre les rapports des travailleurs avec la nation française, ce que n’a pas permis la première guerre mondiale. Les textes disant que les travailleurs sont réquisitionnés pour le temps de guerre, l’État met en place un premier rapatrie- ment qui s’achèvera dès 1941.

Contre le discours véhiculé par certains et les médias, la réalité historique révèle que l’administration française n’a pas eu l’intention de garder cette main-d’œuvre coûte que coûte. Au contraire, l’État français a essayé de les rapatrier au plus vite, car cette présence n’était pas désirée par le patronat, et on verra que l’armée allemande, amplifiant son effort de guerre les a utilisés à partir de 1942. Ensuite les données militaires et le blocus maritime ont bloqué ces rapatriements : sur les 20 000 Indochinois requis, un quart a été rapatrié entre l’été 1940 et l’été 1941, et 15 000 sont restés bloqués en France. Les rapatriements se compliqueront au lendemain de la Libération avec les faits connus qui sont la guerre d’Indochine et qu’à ce moment la priorité française était la reconquête, donc l’envoi des soldats qui a retardé ce rapatriement. Une présence indochinoise existait ainsi en France au moment du déclenchement de la guerre d’Indochine, ce qui a fait naître un front Viet Minh et précipité les rapatriements.
L’intention n’était pas de les maintenir en France, d’autant que cette main-d’œuvre était sous-employée. On a finalement accéléré le rapatriement à partir des années 1948 lorsque des troubles poli- tiques se sont produits dans les rangs des Indochinois. 1952 met fin aux rapatriements et entérine la dissolution de la DTI, la Direction des Travailleurs indochinois. A partir de ce moment, on évalue à un millier ceux qui choisissent l’installation définitive avec une part non négligeable, mais difficilement quantifiable, de personnes qui sont rentrées plus tard par elles-mêmes, surveillants et interprètes pour la plupart.

Perspectives : Vous procédez à une analyse sociologique et socioculturelle très approfondie de ce collectif. Comment expliquez-vous que les réquisitions se sont effectuées dans le Nord et le Centre du pays, alors que la Cochinchine a été semble-t-il épargnée ?

L.-K. L : On assiste à la répétition du scénario qui avait été mis en place pour la Grande guerre. Si les prélèvements d’hommes ont été très importants en Annam et au Tonkin, c’est parce que le Tonkin était une zone deltaïque surpeuplée. La forte pression démographique, que l’on retrouve dans les terres basses de l’Annam, a généré une continuité de flux migratoires pour la mise en valeur des zones de plantations du sud ou vers la Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles-Hébrides. Cela permet de relativiser les notions de migrations volontaires et de migrations forcées. Si on analyse la réalité sociale, on s’aperçoit que ce sont les mêmes contrées qui ont fourni les travailleurs et pour les plantations et pour les besoins de la Métropole en guerre. Je situe ces travailleurs partis pour la France plus dans cette filiation socio-historique et je m’interroge sur ce qui distingue migration volontaire poussée par la misère et le départ forcé pour la France, afin d’obtenir un toit et deux repas par jour.
La réussite des opérations de réquisition a reposé sur le jeu des notables locaux et ces rouages traditionnels les ont rendues efficaces. La colonisation n’a pas eu besoin de développer une puissante politique coercitive pour prélever ces hommes rapidement et tout s’est passé sans opposition de la part des familles des jeunes concernés. C’est un paradoxe, alors que la colonisation était plus poussée en Cochinchine, le prélèvement d’hommes a été plus efficace en Annam et Tonkin, qui étaient régis par des structures traditionnelles. S’il y a eu prélèvement d’hommes en Cochinchine, les régions de grandes plantations, d’hévéas entre autres, sont restées préservées.

Perspectives : pourquoi continue-t-on à parler de travailleurs indochinois et non d’Annamites, l’appellation colonialiste ?

L.-K. L. : C’est une continuité de la première guerre. J’ai beau- coup hésité dans le travail de ma thèse et ma question a été : com- ment, moi je vais les nommer ? Je m’approprie le langage colonial pour dire que cela a été une réalité. De plus, il y a eu aussi, en petite quantité, des travailleurs cambodgiens. Il y a eu des prélèvements sur toute la péninsule indochinoise.

- Perspectives : Ces travailleurs sont très majoritairement analphabètes mais certains groupes appartenaient à l’élite colonisée. pouvez-vous dire quelques mots sur la composition de cette population ?

- L.-K. L. : Le recrutement sociologique est très différent entre la première et la seconde guerre mondiale. La première guerre pro- duit énormément de photos, rapports et sources administratives (production étatique) contrairement à la seconde guerre, dont les sources étatiques sont mises en concurrence avec la production de témoignages, des prises de paroles et des écrits de travailleurs. Cela traduit simplement un changement dans le recrutement qui a prévu un encadrement pour les travailleurs partis en France. Cela révèle aussi une montée en puissance de la classe moyenne en Indochine et des progrès de l’instruction. Cela témoigne du fait que l’administration, avec cette élite indochinoise composée par les fils de la bourgeoisie et parfois de mandarins, s’est trouvée dans une situation de blocage colonial : ils avaient fait des études, donc le chemin de la France représentait pour eux une perspective de promotion et un espoir de briser les carcans dans lesquels ils étaient confinés et qui les destinaient à des rôles subalternes en Indochine. Cette élite est numériquement importante : sur les 20 000, ils sont entre 800 et 1 000. L’important est qu’ils vont se poser comme les représentants de ces travailleurs indochinois. Ils sont omniprésents. Lorsqu’on travaille sur les travailleurs indochinois on est constamment face à la parole des intermédiaires : c’est un fait social majeur. Cette histoire se fait avec la parole des intermédiaires, ce qui renvoie à la question des sources.
On ne peut pas avoir une approche de cette question si elle n’est pas socio-historique. Donc qui parle ? Et à qui parlent-t-ils ? Le croisement des sources et des témoignages fait apparaître que les surveillants et interprètes d’hier, qui disposaient de ce pouvoir, au sortir de la guerre, voire cinquante ans plus tard, continuent à être les interprètes et donc les porte-paroles de cette cause. Si on fait la sociologie de la réception des œuvres, on remarque que l’autobiographie de Dang Van Long (1997, publiée en Hongrie à compte d’auteur) et celles qui se sont faites le plus connaître, sont les biographies de descendants de mandarins. On peut s’interroger sur la prégnance de la parole aujourd’hui. Où est la parole des travailleurs ? L’historien a du mal face à ce silence – quelle est la situation des travailleurs –, d’autant plus que ces derniers ont reproduit en France la structure communautaire indochinoise, c’est-à-dire qu’ils ont laissé les mandarins parler à leur place. Les travailleurs ne sont pas du tout dans un processus d’individualisation où ils prendraient la parole en tant que tels. Ils n’existent pas en dehors du groupe. Au Viêt Nam, ils n’existent pas en dehors de la communauté villageoise donc ils ne prennent pas la parole. On ne peut finalement approcher leur situation qu’en creux. Il ne reste que les fils de la bourgeoisie, qui avaient un projet migratoire et qui finalement ont vu ce projet d’ascension sociale et de recherche de la liberté se concrétiser à la faveur de cette réquisition. Ceux-là ont pu rapidement trouver un travail, voire une formation professionnelle, ont eu rapidement des liaisons amoureuses. Certains d’entre eux se sont mariés, ont eu des enfants. En creux, cela veut dire que la majorité des paysans transformés en ouvriers a été pour la majorité renvoyée au Viêt Nam, souvent manu militari. Il y a eu plus d’opposition au rapatriement qu’à la réquisition de 1939. Mon travail a rapidement remis en cause l’appellation de travail- leurs « indochinois ».
C’est une entité administrative qui ne renvoie à aucune réalité sociologique. Ce qui est frappant dans les biographies de Nguyên Van Thanh et Le Huu Tho, est que leurs auteurs disent que, pour la première fois de leur vie, ils ont été mis en contact avec des paysans indochinois.

-  Perspectives : Les obstacles auxquels vous vous êtes heurtée ce sont ceux de tous les chercheurs qui travaillent dans les Subaltern Studies. Vous avez justement cherché à rencontrer les travailleurs retournés au pays.

- L.-K. L. : Retrouver la trace des rapatriés a été extrêmement difficile. Dans un premier temps, je me suis appuyée sur les adresses réunies par le comité des travailleurs indochinois, qui avait été présidé par le docteur Krivine (il y avait aussi Daniel Hémery, Madeleine Rebérioux), et qui a fait un travail énorme pour la reconnaissance de cette présence pendant la guerre. Côté vietnamien, Dang Van Long s’est vraiment impliqué dans ce travail. Il était taraudé, obsédé, il nourrissait un sentiment de culpabilité devant l’injustice vécue par tous ses compagnons rentrés au pays. Les vingt dernières années de sa vie ont été vraiment consacrées à essayer de faire connaître cet épisode.
J’ai dû envoyer 250 lettres et en définitive, j’ai pu localiser et rencontrer moins de trente de ces travailleurs. Sur le lot, on retrouve des témoignages très riches émanant par exemple de Hoàng Công Can à Thanh Hoa, de la part d’anciens surveillants. Encore une fois, la parole de ceux qui étaient des paysans analphabètes, a un conte- nu moins riche que les témoignages d’anciens membres de l’encadrement.

Ce qui frappe c’est l’intensité des souvenirs, car il ne faut pas oublier que lorsque ces gens sont rentrés, il y a eu la cellule familiale, ensuite, la guerre d’Indochine et la guerre du Viêt Nam et, malgré ces épreuves, ils n’ont pas oublié ces années passées en France(*). La mémoire se nourrit de cadres sociaux qui entretiennent cette mémoire. Les rapatriés, eux, ont été rapidement isolés, ils n’ont pas maintenu de liens entre eux pour des raisons de sécurité, et beaucoup se sont tus. Beaucoup disent ne pas avoir conservé de traces, ne connaissant ni les réactions du gouvernement du Sud ni du Viet Minh, ils ont fait du passé table rase. Ils ont été confinés dans un mutisme et il est donc absolument surprenant qu’ils se rappellent des lieux et des noms. Le cadre social qui a pu permettre cette mémoire, c’est la famille. Ici on constate que les travailleurs rentrés au pays ont parlé de leur expérience à leurs enfants. Pas tous, mais ils avaient tous des anecdotes à raconter. Les enfants connaissent les anecdotes, ils racontent « comme j’ai eu froid en France ». C’est quelque chose qui revient en permanence dans les souvenirs. Ils ont transmis cela comme un récit d’aventure et on s’aperçoit aussi que les enfants nés des requis restés en France ont moins eu de transmission. Comme si le désir d’intégration effaçait ces pages d’histoire et ce n’est pas pour rien aujourd’hui qu’une association d’enfants des travailleurs indochinois a été créée regroupant des personnes encore en quête de l’histoire de leurs pères. C’est une question qui ne travaille pas du tout les descendants des rapatriés au pays. Les requis retournés au Viêt Nam ont pratiquement tous retrouvé leurs conditions sociales de départ. La migration, parfois de 10 ans, n’a pas constitué une rupture dans leur parcours social (la pensée d’Etat : on prend les hommes et on les restitue). Par contre l’élite, celle qui a choisi l’installation en France a connu une promotion sociale, parce qu’on était dans un contexte de reconstruction et des trente glorieuses. Finalement, cet épisode de réquisition, qui a mis les hommes ensemble le temps d’une guerre, non seulement n’a pas effacé les marqueurs sociaux, mais a accentué les inégalités sociales. Certains, qui étaient dans un processus d’individualisation, ont accentué ce processus, alors que certains paysans ont perdu leur famille, ont vu leur maison brûlée à leur retour et une minorité d’entre eux ont dû s’installer en ville, où ils sont restés des prolétaires. L’expérience migratoire les a déstructurés. Mais la majorité d’entre eux ont été réabsorbés dans la communauté villageoise.

- Perspectives : en France, ils ont été éparpillés en 1941 et, pour la première fois, ont été en contact avec la population française de la métropole qui n’était pas identique à la population française de la colonie. Ont-ils eu des relations avec les Français et ces relations étaient-elles différentes de celles prévalant en Indochine ? A travers le travail qu’ils avaient à accomplir ou dans la localité où ils se trouvaient.

- L.-K. L. : Il faut sans doute partir de l’expérience qu’ils avaient en Indochine avant le départ. Les témoignages montrent la complexité des relations entre colonisés et colons. Par exemple, un requis se rappelle de la gifle, infligée par un jeune homme, qui a été vécue comme une extrême humiliation, un autre se rappelle des parties de tennis. Il y avait toute une palette de relations. Ces témoignages d’humiliations ou amicaux proviennent essentiellement de fils de la bourgeoisie qui allaient partir. La quasi-majorité des requis n’avait pas de contacts avec les colons. Ils voyaient de temps en temps les militaires, des fonctionnaires, mais les colons c’est une désignation générique sans que forcément ils puissent mettre un visage derrière cela. De quoi parle-t-on quand on parle de fracture coloniale, puisque finalement si certains ont été contraints et forcés de partir c’est par les notables locaux. Quelle est la figure du colonialisme, pour eux précisément ? En France ils étaient administrés par les fonctionnaires qui les avaient accompagnés depuis l’Indochine. D’après les récits des traversées, c’est la rudesse mais sur- tout le paternalisme qui définissent ce rapport à l’encadrement. Dans un deuxième temps, ils ont été mis en rapport avec les administrateurs de la MOI (Main-d’œuvre indochinoise) qui n’avaient pas eu le temps de faire leur expérience dans la colonie. Il y a eu un desserrement de la coercition et, petit à petit, on ne retrouvait plus l’ambiance coloniale qu’ils dénonçaient dans les premiers temps de leur présence en France. Ensuite, ils ont été placés dans les camps, soumis à une discipline quasi militaire, mais, avec le désordre de la guerre, on voit en fait dans les témoignages que certains d’entre eux pouvaient avoir des contacts. Ils pouvaient sortir le dimanche notamment. S’ils ne sortaient pas, ils restaient confinés dans les camps. Moins parce que les barrières étaient infranchissables mais parce qu’ils étaient contraints de s’isoler d’eux-mêmes, du fait de la barrière de la langue. Sortir ? Pour voir qui, pour faire quoi ? Ils étaient aussi sans argent et l’entre-soi était beaucoup plus rassurant pour eux. Ceux qui sortaient étaient les surveillants et les interprètes qui mettaient leurs habits du dimanche pour aller rendre visite à telle famille ou telle amie. Dans les témoignages, ce qui est récurrent c’est que tous rappellent la première fois qu’ils ont été invités à la table de Français. Plus que les relations amoureuses, le partage d’un repas est un moment extrêmement émouvant dont ils gardent le souvenir prégnant d’une expérience concrète de l’égalité : partager le pain. Tous soulignent la dureté de l’encadrement, les affres de la guerre, mais tous évoquent également ces familles qui leur ont ouvert leurs portes.
Une mention particulière doit être accordée au rôle des femmes, lesquelles n’ont pas hésité à s’affranchir. Malgré les recommandations administratives les dissuadant d’entretenir une relation amoureuse avec ces requis, on s’aperçoit que ces hommes ont eu énormément de succès. Cela interroge à plusieurs titres ce qu’on a encore aujourd’hui comme représentation masculine. L’Indochinois n’est pas vu dans un premier temps comme une concurrence, ils sont petits, frêles, ont des corps d’enfants et donc des attributs féminins. Qui construit les normes de la virilité et de la séduction ? Ils n’étaient non plus pas vus par l’armée et l’administration coloniale comme un danger, on les cantonnait à l’arrière dans les usines et ils travaillaient pour l’essentiel avec les femmes. Les travaux de Mireille Favre-Le Van Ho et Laurent Dornel établissent une certaine typologisation raciale qui confine le travailleur indochinois, parce qu’il serait faible, peu résistant, alors que le tirailleur sénégalais ne craindrait pas les balles et pouvait donc être envoyé sur le front. En fait je m’interroge sur une autre raison, qui n’est pas exposée, à savoir la concurrence sexuelle. On s’aperçoit que les femmes sont aussi des mères et de nombreuses femmes ont prodigué des soins à ces hommes qui étaient extrêmement jeunes. Ces mères, prises dans la tourmente de la guerre, voient en ces garçons leurs propres enfants. Ces femmes ont été présentes et ont rendu la vie plus douce aux travailleurs.

- Perspectives : Le contact avec les Françaises n’a-t-il pas été réservé de facto aux cadres, des paysans ont-ils pu avoir des contacts avec des ouvrières ?

L.-K. L. : Même si c’était plus facile pour les cadres, des paysans analphabètes ont eu des contacts, parfois par l’entremise des interprètes (Le Huu Tho explique qu’il avait créé une véritable entre- prise dans sa compagnie, en s’imposant comme écrivain public, avec des lettres types, rendez-vous, mariage). On dispose encore de trop peu d’informations sur la sociologie des couples qui se sont formés mais j’ai pu constater que la reproduction des schèmes sociaux s’applique aux relations établies par des Indochinois avec des femmes françaises. Le Huu Tho, fils de mandarin, s’est marié avec une enseignante, dans la tradition des lettrés ; ceux qui venaient des classes populaires se sont mariés avec des ouvrières, et pour partie d’entre elles des ouvrières émigrées. Ils se sont rencontrés autour d’un dénominateur commun, qui était leur déracine- ment. Ils ont essayé de réenraciner une histoire. C’est le cas de beaucoup d’entre eux y compris ceux qui sont restés, parce qu’ils avaient trouvé un travail et que le retour en Indochine était peuplé d’incertitudes. Ceux qui avaient choisi de rentrer différaient ce départ : ils n’avaient pas forcément de relations amoureuses, à l’époque, et beaucoup d’entre eux étaient à la recherche d’une femme vietnamienne. Il y en avait peu alors, ce qui diminuait leur chance de succès, mais cela restait ancré en eux.

- Perspectives : A l’époque l’immigration vietnamienne ne dépassait pas les 20000 personnes, essentiellement des domestiques et des marins.

L.-K. L. : En effet un des requis s’est marié avec une domestique, car lui même avait trouvé une famille qui était revenue d’Indochine et qui l’avait employé aussi comme domestique. Les récits autobiographiques témoignent de personnes qui ont véritable- ment stabilisé leur condition professionnelle, mais aussi familiale. Il n’y a pas eu de divorce chez ceux qui se sont exprimés. On constate cependant qu’il y a eu beaucoup de ruptures et que ceux qui ont connu des ruptures n’ont pas écrit d’autobiographie. L’importance de la femme dans ces récits est à chaque fois un hommage rendu et, du coup, cela nous prive des récits de ceux qui ont eu une expérience moins heureuse.

- Perspectives : un monument en hommage aux travailleurs indochinois a été récemment inauguré dans la commune d’Arles. Cette initiative est judicieuse, mais pourquoi dans cette ville ?

- L.-K. L. : On va partir de la commande sociale d’aujourd’hui, c’est-à-dire que, depuis les années 1980, nous sommes dans une espèce de surenchère mémorielle où finalement tous ceux qui ont contribué à l’histoire de la France veulent se faire reconnaître, ce qui est une demande légitime. On est donc dans un processus d’affirmation identitaire d’où dépendrait une commande sociale qui consisterait finalement à inscrire et à faire reconnaître la présence d’une communauté spécifique en France et qui finalement ethnicise la question de l’intégration. Ces travailleurs indochinois se sont battus pour imposer une représentation, ils se sont réelle- ment occidentalisés, ne serait-ce que dans leur tenue vestimentaire. Ils se sont attachés à une représentation d’un indigène qui ne serait pas un sous-homme et voici que, cinquante ans plus tard, en parlant d’eux, on utilise l’image de la rizière. C’est un paradoxe et une ironie de l’histoire. La couverture du livre de Pierre Daum est un produit médiatique qui associe les travailleurs indochinois à la riziculture et à la Camargue. Dans les faits, c’est une toute petite minorité de travailleurs, autour de 250 sur les 14 000 à 15000 travailleurs présents en France, qui ont été en effet employés sous Vichy pour développer la riziculture en Camargue, dans le cadre d’une politique qui visait à accroître la production agricole au moment où le pays traversait une très grave pénurie et pas uniquement dans la zone de riziculture. Les travailleurs ont été beaucoup plus nombreux à être employés dans les travaux forestiers par exemple, qui étaient oh ! combien pénibles et cela n’est pas pas mis en avant.Il faut également souligner qu’ils n’ont pas été les seuls à être employés dans la riziculture, il y a eu aussi beaucoup d’Espagnols. Il faut aussi relativiser cette mise en scène : mettre les choses bout à bout comme cela, lier Indochinois en France – Camargue – production de riz reviendrait à dire que c’est la présence des travailleurs indochinois qui a permis la riziculture. Effectivement ils ont participé à l’augmentation de la production, mais il ne faut pas oublier qu’au même moment, dans l’Espagne franquiste ou dans l’Italie de Mussolini, il y a également mise en valeur des terres marécageuses pour augmenter la production rizicole. On le sait, il n’y avait pas de travailleurs indochinois dans ces pays et pourtant la production y a également bon- dit. Tous ces éléments réunis relativisent ce discours réducteur. Il faut rendre simplement à ces hommes leur dignité.

- Perspectives : en 1946, la question se politise.

L.-K. L. : Au sortir de la guerre il y a, dans un premier temps, la prise en charge des unités indochinoises par elles-mêmes, sans attendre les décisions du Gouvernement provisoire de la République pour désigner leurs propres délégués, y compris parce que certains d’entre eux ont rejoint au cours des derniers mois les rangs de la Résistance. Il y a eu ce mouvement en interne pour se libérer de la tutelle coloniale et de la MOI et ils ont donc mis en place une structure de pouvoir parallèle, à la mode des Soviets, pour former des collectifs et s’auto-organiser. Ils se sont heurtés à une contrainte majeure : les ouvriers ne voyaient pas leur avenir en France, puisque leur objectif n’était pas d’aller vers une émigration permanente. L’obstacle a été que l’État restait maître du jeu dans l’organisation du retour. Ils ne pouvaient donc pas s’émanciper totale- ment du jeu du ministère des Colonies, puisque du gouvernement dépendaient les rapatriements. On aurait pu imaginer ce que certains ont fait, c’est-à-dire se libérer totalement des camps et qu’ils fassent tous cela. Mais ils sont restés en unité et en compagnie parce qu’ils espéraient ce retour. Après la volonté d’émancipation, le mouvement d’auto-organisation dans les camps dès la Libération exprimait dans un premier temps un désir d’intégration ouvrière. Les premières revendications étaient l’égalité des salaires, la liber- té syndicale. La question sociale était mise en avant, sans être intégrée dans la problématique syndicale française, même si certains d’entre eux avaient des liens avec les syndicats locaux de la CGT. Si les travailleurs revendiquaient l’indépendance, cette revendication a été précédée de revendications sociales et économiques. Pour ces paysans devenus ouvriers, ce sont des préoccupations totale- ment concrètes : être payés correctement, avoir les mêmes statuts et les libertés démocratiques. Ce n’est qu’avec l’accentuation de la guerre en Indochine que finalement les thèses nationalistes ont pris le dessus. C’est-à-dire qu’il y a eu des occasions manquées d’établir, par le jeu des reconnaissances des inégalités économiques et sociales, un dialogue avec une autre issue que celle de la
guerre. Du fait de la guerre, les questions sociales et économiques ont été donc complètement mises de côté au profit d’une seule et unique revendication qui était l’indépendance du Viêt Nam et on constate, dans ces années-là, qu’il y a eu effectivement un glissement de la question sociale vers la question nationale et qu’il y a eu également reprise en main de ce mouvement d’auto-régularisation dans les camps par les représentants du gouvernement de Ho Chi Minh pour mobiliser les travailleurs dans un front uni derrière le président et la question de l’indépendance, sans que les autres revendications criantes ne soient prises en compte. On est dorénavant dans une problématique de rupture alors que l’aspiration des ouvriers était une véritable intégration sociale.

- Perspectives : est ce qu’au moment du rapatriement, il y a eu une sorte de tri politique de la part des autorités françaises ?

- L.-K. L. : En 1946, les premiers rapatriements qui ont eu lieu ont concerné surtout les travailleurs malades ou infirmes et cela révèle aussi une situation absolument scandaleuse, le fait que la France métropolitaine s’est débarrassée des malades qu’elle aurait dû soigner avant de les renvoyer chez eux. Très rapidement, en 1948 avec le conflit et les contestations qui s’intensifient également dans les camps, il a été question d’arrêter les meneurs. Sur ces arrestations, on ne peut pas dire que les représentants ni le président Ho Chi Minh se soient beaucoup exprimés. Il y a eu des rafles : en janvier 1948, 130 délégués des camps ont été dénoncés par les requis eux- mêmes. Ils ont été arrêtés dans les groupements des travailleurs indochinois, envoyés à envoyés à Bias (Lot-et-Garonne). Très rapidement, ils ont été contenus dans ce camp avec inter- diction de sortir, puis expulsés manu militari vers l’Indochine. En juillet de la même année, 300 personnes ont été arrêtées et expulsées. On assiste en 1949 à une décrue des activités politiques dans les camps, puisque le mouvement de revendication a été décapité. C’est l’aile trotskisante qui a été privée de ses cadres. Les ouvriers sont restés davantage livrés à eux-mêmes et pour le coup, il n’y avait plus de contestations en interne pour s’opposer à la ligne poli- tique qui s’imposait c’est-à-dire l’indépendance de l’Indochine !

- Perspectives : Comment ont-ils été accueillis en Indochine ?

- L.-K. L. : Une base a été formée pour les accueillir, dirigée par un militaire : le retour en Indochine est un rapatriement militaire. Au moment du retour, ils devaient être dé-réquisitionnés, puisque la guerre est finie depuis longtemps. Mais de quelle guerre parle- t-on à ce moment-là ? On constate dans les rapports des militaires et des administrateurs civils que ceux-ci sont complètement pris au dépourvu. Fouilles au départ, fouilles à l’arrivée effaçant toutes les traces du passé en France, l’administration coloniale est complètement débordée, elle ne peut les accueillir dans de bonnes conditions. Ces hommes refusent de quitter les camps tant que les démarches administratives nécessaires n’ont pas été effectuées et il y a la menace Viet Minh tout autour. En fait, il n’y a pas eu de fuites importantes à partir de la base de Cap-Saint-Jacques, parce que l’administration coloniale avait prise sur les requis : une prime devait leur être remise et la plupart d’entre eux aspiraient à revenir au village. Ils se couvraient donc et comptaient sur l’administration coloniale pour les ramener chez eux. Un petit nombre de meneurs ont été retenus, mais rapidement, au regard de la situation en Indochine, il devint impossible de les contenir plus longtemps. Alors que l’administration coloniale demandait qu’on les contienne en Indochine, alors qu’elle en avait été incapable en métropole, très vite sont mis en place des départs pour Nha Trang, Da Nang et ensuite Hai Phong, où on les a remis aux administrations locales. Ce sont les autorités vietnamiennes qui ont dû faire face et les requis ont été la plupart du temps abandonnés à leur sort. Pour regagner leurs villages, ils ont dû marcher des semaines.

Interview recueillie auprès de Liêm-Khê Luguern par Dominique de miscault et patrice Jorland

Les documents photographiques
A cette époque la photographie était sacrée. Les photos sont posées, les travailleurs se donnent à voir. Comment se donnent-ils à voir ? Pour le travail historique c’est très difficile, car on a très peu de photos de travailleurs au travail. Par contre, il y a beaucoup de photos lorsqu’ils posent au lendemain de la guerre, dans les manifestations notamment, pour revendiquer d’une part le rapatriement et d’autre part surtout en faveur de l’indépendance. Ce sont des photographies politiques, conservées par des militants politiques. Les rares photos des ouvriers au travail sont celles prises par le commandement et celles d’un ex-interprète vivant près de Montpellier, mais elles ne sont pas non plus forcément représentatives ou plutôt elles participent à des représentations qu’il convient sans cesse d’interroger.

- Les Archives d’Aix en Provence AOM possèdent 18 photos de la DTI, réalisée par le cabinet « Photo Tremoulet » à Lyon. Ces photographies (tirages noir et blanc, 18X24) de très bonne qualité et bien conservées ne sont pas datées. Elles représentent la vie quotidienne des Indochinois de la 63e compagnie basée à Décines dans la banlieue lyonnaise.

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