Vietnam, le retour controversé des « boat people »

Dernier ajout : 14 octobre 2009.

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2001

Vietnam, le retour controversé des « boat people »
En 2000, 360.000 anciens réfugiés sont passés par un des trois aéroports internationaux du Vietnam. A la tête de nombreuses PME familiales, ces « Viet Kieu » ont un poids essentiel dans l’économie vietnamienne. Mais le retour ne se fait pas sans difficultés, qu’elles soient administratives ou culturelles.

En passant la grille d’entrée en fer forgé et en entrant dans le jardin avec piscine, le visiteur ne peut pas rester indifférent devant la splendeur de la maison blanche aux escaliers extérieurs. Les serveuses, portant des colliers de fleurs autour de la tête, s’agitent pour rendre cet anniversaire inoubliable. Champagne à flots, cigares à volonté et repas français sont là pour divertir les quelque 70 invités. Bienvenue dans l’antre de « l’Empereur », comme le surnomment les mauvaises langues. Bui Van Tuyên célèbre ce soir-là son 81e anniversaire, ainsi que ceux de son fils et de son petit-fils. Toute sa famille, vivant en France et aux Etats-Unis, s’est envolée les jours précédents pour se retrouver dans la villa cossue de la banlieue chic de Hô Chi Minh-Ville, l’ancienne Saigon.

Bui Van Tuyên dirige la nébuleuse BVT : un millier d’employés, trois usines de textile, une usine de transformation de produits de la mer, de la céramique, une ferme de reproduction de canards de Barbarie, une d’orchidées, un laboratoire de semences... Le tout pour quatre millions de dollars (près de 30 millions de francs) d’investissement. Mais ce qui fait la particularité de ce patriarche, c’est son parcours. C’est un « Viet Kieu ». Ce terme désigne les Vietnamiens qui sont partis à l’étranger, la plupart en 1975 pour fuir le régime communiste, et qui reviennent au pays depuis l’ouverture, il y a une dizaine d’années. Bui Van Tuyên a été parmi les premiers à rentrer. Issu d’une riche famille bourgeoise, il a su garder des appuis suffisamment haut placés pour bénéficier d’une « invitation » en 1989, seulement trois ans après le « doi moi », ce changement de cap de la politique vietnamienne qui a ouvert le pays. « J’ai été agréablement surpris », rappelle l’homme qui a perdu toutes ses possessions au Vietnam quand il est parti en France en mars 1975. Aussi décide-t-il de s’installer dès 1990 à Hô Chi Minh-Ville. « J’ai le devoir et l’obligation de contribuer au rapprochement de mes deux patries », estime-t-il.

Trois millions de Vietnamiens vivent à l’étranger

Comme lui, ils sont des milliers à avoir tenté leur chance. Combien sont revenus ? Faute de statistiques englobant toutes les données, il faut se contenter d’indices : en 2000, 360.000 Viet Kieu sont passés par un des trois aéroports internationaux du Vietnam, dont 150.000 au moment du Nouvel An vietnamien. 390 projets pour 27 millions de dollars (près de 200 millions de francs) ont officiellement été enregistrés par des Viet Kieu depuis la loi sur les investissements de 1996. 115 millions de dollars ont également été investis par des Viet Kieu via des entreprises étrangères présentes au Vietnam. Enfin, un millier de personnes sont titulaires de la carte officielle d’« overseas vietnamese businessman », mais celle-ci n’existe que depuis deux ans et sa possession est compliquée. Ces chiffres ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. A tous les niveaux de l’économie, les Viet Kieu sont présents. Une chaîne de restauration rapide de phô, la fameuse soupe de nouilles nationale, a récemment ouvert : l’idée vient d’un Vietnamien de l’étranger. Bill Clinton y a même mangé pendant sa visite historique à l’automne dernier. Les principaux bars à la mode sont tenus par des Viet Kieu. Cora vient d’ouvrir un nouvel hypermarché : les emplacements de la galerie commerciale ont principalement été réservés par ceux, qui comprennent mieux le potentiel futur de ce genre d’endroit. La firme d’investissement Prudential s’est installée il y a plusieurs années au Vietnam, via un Viet Kieu. Désormais, ils ont même leur chambre de commerce, créée il y a deux ans. Enfin, il faut rajouter l’importance de quelque trois millions de Vietnamiens qui vivent à l’étranger, et envoient deux milliards de dollars par an à leur famille. Une partie de cet argent sert à démarrer un petit commerce ou une entreprise.

« On n’a pas les mêmes coutumes »

Pourtant, le retour au pays ne se fait pas sans mal. Longtemps, les autorités ont traîné les pieds. Les visas étaient compliqués à obtenir, les trop grandes réussites mal vues. Les Viet Kieu se sentent souvent victimes de discrimination : systématiquement arrêtés à la douane, payant le prix fort pour les billets d’avion (Vietnam Airlines pratique une double tarification, préférentielle pour les Vietnamiens locaux), ils payent leurs loyers en dollars et pas en dongs, la monnaie locale. Depuis peu, ils ont le droit d’être propriétaires fonciers, mais seulement sur des terrains ayant reçu l’approbation gouvernementale, autant dire des endroits peu favorables. Mais les problèmes ne sont pas qu’administratifs. Un fossé culturel sépare les Vietnamiens de l’étranger et leurs compatriotes locaux. Emile Ho Bao Loc n’avait que trois ans quand il a quitté le Vietnam. « J’avais promis à mon grand-père resté au Vietnam de revenir un jour. Alors, en 1998, je suis venu pour trois mois en vacances. C’était dans une petite ville, au bord de la mer. Tout était fermé à 18 heures, il n’y avait rien la nuit, j’ai immédiatement voulu rentrer. » Trois ans plus tard, il est toujours présent, à la tête de l’Underground, l’un des bars branchés de Saigon, avec 40 salariés. Entre-temps, il a découvert la capitale économique du pays, appris à aimer le pays. « Mais je ne vois presque jamais ma famille locale, précise-t-il. On n’a pas les mêmes coutumes. »

« S’il porte une montre en or, ce n’est pas un local »

Les Vietnamiens ne reçoivent pas forcément à bras ouverts ces cousins éloignés, qui font parfois démonstration d’arrogance. « On est les traîtres, ceux qui ont fui », quand les communistes sont rentrés dans Saigon le 30 avril 1975, rappelle Emile. Dans toutes les bouches, un cliché revient systématiquement : le Vietnamien de Californie, qui gagne peu d’argent aux Etats-Unis, et vient flamber ses maigres économies pendant le Têt, le Nouvel An vietnamien. « On reconnaît un Viet Kieu à ses mains, s’amuse un cadre dirigeant occidental. S’il porte des bagues, des bracelets, des montres en or, ce n’est pas un local. » Souvent, le seul lien qui demeure est celui de la famille restée sur place. « Sans elle, je ne serais venu que pour voir le pays en vacances, estime Jean, le frère d’Emile, qui est parti en France à l’âge de cinq ans. Et puis, mon oncle me relançait tout le temps pour que je vienne travailler avec lui. » Venu il y a six mois, il est finalement resté pour l’aider à diriger trois restaurants de fruits de mer. Les affaires allant bien, le cousin d’Amérique a également rejoint Saigon pour continuer l’expansion.

Dans l’ensemble, ce sont donc des opportunités financières liées à la famille qui incitent les Viet Kieu à s’installer. Pourtant, quelques personnalités ont au contraire une démarche de « retour aux sources » plus profonde. « En Europe, la vie est fictive, estime ainsi Le Long Duc, un architecte arrivé en France à l’âge de dix ans. Et puis, un Vietnamien se sent toujours vietnamien. » Rentré à Saigon au début des années 1990, il n’a jamais regretté son choix. « Ici, c’est très difficile de faire du business. Mais c’est très enrichissant. Et pour ceux qui réussissent, ça leur permet de vivre quelque chose de réel. »

Il faut faire une différence entre les différentes vagues d’immigration, rajoute-t-il. « Ceux qui sont partis quand ils avaient plus de vingt ans ont plus peur de revenir. » Partis dans la détresse, ils ont tout quitté pour reconstruire leur vie ailleurs une première fois. Il leur est donc plus difficile de casser une deuxième fois leurs repères. D’autant que l’installation à l’étranger a souvent été difficile : « j’admire beaucoup mes parents, raconte Emile. Ils ont travaillé très dur. Ma mère faisait des coutures en plus de son travail pour qu’on sorte des HLM. On a acheté un duplex et mis vingt ans à le payer. »

L’attitude du gouvernement est en train de changer

Alors, ce sont souvent les enfants qui reviennent, ceux qui n’ont pas de souvenirs trop forts d’avant l’exil. Quan Tran avait sept ans quand il a émigré aux Etats-Unis, son père vietnamien étant pilote dans l’armée américaine. « En 1997, je suis revenu pour revoir mon pays maternel. J’ai découvert un lieu plus pauvre que ce que je m’attendais à voir. Alors, j’ai voulu voir de quelle manière je pouvais aider. » Rapidement, se rendant compte qu’il est difficile de trouver une ONG au Vietnam, Quan se fait embaucher dans une start-up singapourienne, pour faire du développement de logiciels à Saigon. Crise de la nouvelle économie oblige, huit partenaires étrangers, dont Quan, viennent de racheter la branche vietnamienne de cette société. Située dans l’une des plus belles tours de Saigon, avec une vue impressionnante sur la ville, l’entreprise rebaptisée Sutrix emploie pour l’instant 55 personnes, et espère en avoir 200 à terme. « Un logiciel coûte moitié moins cher à réaliser ici qu’en Inde », défend Quan, qui croit dur comme fer à son projet qui « devrait être rentable d’ici un an et demi à deux ans ».

Face à cette avalanche de projets, à cette somme de bonnes volontés, l’attitude du gouvernement et des Vietnamiens est désormais en train de changer. « Notre politique est d’encourager la venue de Viet Kieu », affirme solennellement Nguyen Viet Thuan, vice-président du Comité des Vietnamiens de l’étranger de Hô Chi Minh-Ville, un organisme gouvernemental. Et désormais, à l’instar du patriarche Bui Van Tuyên, quelques réussites éclatantes s’affichent sur la place publique. La plus connue est peut-être celle d’Anoa Dussol Perran. La « Femme volante », comme la surnomment les médias vietnamiens, est arrivée de France... en hélicoptère en 1993, après un périple de près de deux mois. A trente-cinq ans, elle découvrait alors le Vietnam, ses parents ayant émigré avec le départ des Français au début des années 1960. Elle arrive avec l’idée folle de mettre en place une société de transport civil en hélicoptère. « Les routes étaient très mauvaises et on mettait à l’époque douze heures pour relier Hanoi à la baie d’Along. » Après trois ans de forte méfiance des autorités, et notamment du ministère de la Défense, un accident pour cause de mauvais temps provoquera la mort de deux passagers à Diên Biên Phu et enterra définitivement le projet. Ayant perdu deux millions de dollars, Anoa, qui a fait fortune en France dans l’immobilier, ne se décourage pas, et se lance dans le tourisme de luxe, avec l’aide de son mari travaillant chez Accor.

Investissant 2,5 millions de dollars, elle construit au sud de Saigon un resort de luxe : 29 bungalows répartis sur 13 hectares, pour une clientèle d’expatriés et de riches dignitaires du régime. Un an et demi après l’ouverture, elle atteint déjà son point d’équilibre. Et ressort de son expérience une recette pour la réussite au Vietnam, les 6 « P » : être présent, persévérant et patient, trouver le bon partenaire, avoir un porte-monnaie épais et se montrer patriotique.

Par Eric Albert - La Tribune, le 12 Juillet 2001.