Bernard Doray psychiatre, psychanaliste, anthropologue et infatigable humaniste

Notre ami Bernard Doray, né à Sisteron le 3 août 1945 et décédé le 3 juin 2021 à Ivry-sur-Seine, était membre de l’AAFV.

Ci-dessus, Bernard Doray au Vietnam

Il est entré dans la clinique du travail dans le début des années 1970, par la militance marxiste dans l’Institut d’études et de recherches de la CGT et dans le Laboratoire d’ergonomie du Conservatoire national des arts et métiers. Dans ce cadre, et à partir de recherches personnelles, il est l’un des fondateurs de la psychopathologie du travail en France.

Membre du Syndicat de la Psychiatrie fondé à la suite du mouvement de 1968 avec l’objectif de lier les luttes politiques et les luttes professionnelles autour des questions de la folie, il construit des ponts entre les psychiatres progressistes et les luttes ouvrières.

Psychiatre trempé dans la vague désaliéniste, Il a notamment fondé l’association culturelle Le Cheval Bleu avec Gilles-Roland Manuel. Association qui a relayé en France l’esprit de la révolution psychiatrique engagée en Italie par Franco Basaglia.

Il a participé à la Commission de réforme de la psychiatrie mise en place par le ministre communiste de la santé Jack Ralite en 1982.

Puis, entre 1982 et 1995 il a été responsable de la MIRE, et des initiatives du Ministère des affaires sociales visant à créer un pôle de recherche dans le domaine de la santé mentale. Il a beaucoup apporté, notamment, pour consolider la psychopathologie du travail comme discipline et dans le rapprochement de la psychanalyse avec les sciences sociales.

Il intervient également en 1991, comme conseil auprès du Secrétariat d’État aux Droits de la Femme en vue de construire un droit protecteur de la femme, contre le harcèlement sexuel au travail.

Par la suite, avec Simon Weil et Serge Lebovici, il a créé le Cedrate, centre de recherches dédié aux situations de crise majeures, sous l’égide de Centre International de l’enfance.

Et en 1995, il créé le Centre de recherche et d’action sur les traumatismes et l’exclusion sociale, à la Maison des Sciences de l’Homme, avec son épouse Concepcion Doray.

La question du trauma dans le réel, lié aussi bien à la psychopathologie du travail qu’à la guerre du Vietnam, à la répression sous les dictatures d’Amérique latine, au génocide des Tutsi au Rwanda, à la guerre de l’ex-Yougoslavie, ou les séquelles actuelles de l’esclavage au Cap-Vert et Sao Tomé-et-Principe, ou de la colonisation des Inuits du Groenland, pour ne pas citer que quelques exemples, sont au centre de sa réflexion et de son action.

Dans son approche des traumatismes, Il développe un mode de soins psychiques qu’inclue des interventions de « resymbolisation ». Une large place est donnée à la dimension éthique des liens sociaux et à la culture.

Pour lui rendre hommage je le cite à continuation :

« C’est cette dimension éthique qu’il nous faut ressaisir, quitte à se défroque comme disait Bonnafé.

Travaux pratiques : au cours d’une mission de droits humains au Chiapas, le groupe me demanda d’user de mon autorité de médecin pour deux militants zapatistes qui avaient été arrêtés et torturés. Avec l’insistance de notre groupe, Concepcion Doray et moi-même avons pu entrer dans la prison et faire une expertise que nous avons filmée sans autorisation, dévoilant toutes les blessures et brûlures de ces militants. Il aurait été criminel de ne pas transgresser.

Le film fut montré à la presse de gauche et cet événement a parcouru tous les médias en résistance du Mexique et plus loin encore… Le gouverneur de l’État libéra rapidement les deux prisonniers. Une semaine plus tard commença une grève de la faim des prisonniers politiques du Chiapas, qui aboutit à la libération de 170 personnes. Deux ans plus tard, nous avons eu la surprise de constater que la force de convocation de notre petit acte illicite mais légitime était encore là, comme un cas d’école, dans l’université. Telle est, parfois, la force de la resymbolisation.

Mais comme dit Marcelo Vinar, cela n’est accessible qu’à celui ou celle qui accueille le traumatique  en se sentant un atome faisant partie de l’espèce humaine“. Cet état d’esprit ne va pas de soi. La seule occasion où j’ai montré dans un colloque de psychiatres le film pris dans la prison de haute sécurité de Palenque, il n’y a eu qu’une question de la salle : « Mais êtes-vous encore psychiatre quand vous faites cela ? » Être vraiment psychiatre ou non, là est toute la question » (B. Doray)

En 2014, un hommage lui est rendu pour l’ensemble de sa carrière et pour son humanisme à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).

Conception Doray-Delagarza

Principaux ouvrages de Bernard Doray :

-Le taylorisme, une folie rationnelle? (Dunod, 1981),

-Psychanalyse et sciences Sociales (La Découverte, 1989 avec Michèle Bertrand),

-Toxicomanies et lien social en Afrique : les inter-dits de la modernité. (l’Harmattan, 1994).

-Les traumatismes dans le psychisme et la culture », (Erès, collectif, avec Claude Louzoun),

-L’inhumanitaire ou le cannibalisme guerrier à l’ère néolibérale (La dispute, 2000),

-La Dignité – les debouts de l’utopie (La dispute, 2006).

-Psychopathologie du travail (Eres, 2011).

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