AGENT ORANGE / DIOXINE AU VIETNAM, DU POINT DE VUE DE LA PSYCHOLOGIE. Bernard Doray, Concepcion de la Garza – Doray

Le travail dont il va être question est le volet psychologique de la recherche pluridisciplinaire du Cedrate. Nous renvoyons le lecteur à la présentation dans ce même numéro de Psycho-média.

Dans les simples entretiens avec des familles comme dans les récits de vie que nous avons recueillis auprès de personnes victimes de la guerre “américaine“ du Vietnam et particulièrement dans les montagnes du centre de ce pays, nous avons rapidement reconnu la fréquence des traumatismes liés à la guerre conventionnelle, c’est à dire non chimique. C’est telle famille dont on nous signale que les deux filles, adolescentes sont “sourdes“. L’aînée réagit pourtant à la stimulation sonore, mais son regard est vide. Elle paraît murée en elle-même. De fil en aiguille, la mère nous a relaté que son mari, un grand ancien combattant, faisait des crises de violence très déstabilisantes pour la famille, en rapport avec les souvenirs de guerre. Ou c’est encore un garçon doux, effacé, parrainé par une association occidentale, que nous avons rencontré dans sa famille, dans la grande banlieue de Hanoï, et qui, à notre seconde rencontre, nous a parlé des nuits pendant lesquelles son père mimait les hurlements dans la mitraille d’une guerre dont lui même, le fils, disait tout ignorer.

Nous nous attarderons plus sur le cas d’un jeune homme, rencontré dans le village de Hong Kim, dans la vallée de A Luoi. Il était très mutilé. Son bras droit était amputé de la main, sa main gauche était amputée de plusieurs doigts, la jambe droite était amputée du pied. Il ne portait pas de prothèse et apparaissait négligé, avec moustaches et cheveux longs en broussaille. Sa poitrine nue montrait des traces de brûlures de cigarette. Dans un premier temps, il avait voulu faire croire au visiteur que toutes les mutilations de ses membres avaient été perpétrées par lui-même, avec un couteau. Pourquoi ? Et quelle était la motivation de ses vraies automutilations avec des cigarettes ? À notre question, il répondit que s’il se brûlait ainsi, c’est parce qu’avec les cigarettes, il « n’avait pas peur ». Ce propos apparemment absurde prenait sa signification lorsque l’on connaissait la cause réelle de ses blessures : une grenade, trace de la guerre, avait explosé dans le jardin de la maison. Évidemment, reproduire en plus petit, et de manière à ce qu’il en soit l’auteur, la brûlure soudaine d’une grenade, c’était un moyen de prendre le pouvoir sur sa peur, de répéter l’événement écrasant qu’il avait subi, sous la forme d’un autre événement, plus petit, et dont il était le maître. Un premier moment de symbolisation. Une première esquisse de restauration de la pensée sur l’événement et de dégagement du traumatisme.

Nous avons alors parlé avec son père. C’est un homme qui a été un combattant valeureux pendant la guerre, et reconnu comme tel. Il nous a raconté quelques épisodes de sa guerre sans laisser passer aucun affect. Comme un rapport de mission. Mais lorsque nous avons insisté un peu pour qu’il nous dise ce qu’il avait ressenti lorsqu’il s’est occupé, avec beaucoup de lucidité et d’efficacité, de son fils après l’explosion de la grenade, il nous a dit, avec émotion, qu’il n’avait jamais eu une plus grande peur dans sa vie. En entendant les propos de son père, le fils est parti immédiatement en sautillant sur son unique jambe et il a disparu derrière la maison. Hypothèse sur cette réaction. Le père a probablement de nombreux traumatismes psychologiques de guerre, objet d’évitement et de clivage. Le corps du fils est le souvenir vivant de l’accident qui l’a mutilé, mais c’est peut-être aussi, pour le père, l’emblème de tous les événements sanglants enfouis de sa guerre. Le père et le fils, chacun avec leurs traumas, sont peut-être comme les hérissons en hiver d’Arthur Schopenhauer, qui ne peuvent pas se tenir chaud sans se blesser. En posant sa question avec insistance, le visiteur étranger a peut-être bousculé une distance savamment calculée. Cela nous introduit à la vie sociale de l’expérience traumatique. Dans le cas que l’on vient d’évoquer, le traumatisme de l’un persécute l’autre parce que le père et le fils sont victimes de la même guerre, mais il nous est apparu que la signification de la guerre du père n’avait aucun écho chez le fils. Il ne partage rien de ce qui fait sens. Et même, le traumatisme « nu » du fils entame probablement les étayages de sens qui font la valeur de la guerre du père.

Au contraire, dans la vallée de A Luoi, où toute une génération a vécu l’extrême dureté de cette guerre patriotique, ces traumatismes sont encore au centre d’une activité sociale. Ainsi, dans le village voisin de A Dot, les anciens combattants ont l’habitude de se retrouver pour évoquer leur guerre datant de 30 à 40 ans. Ils parlent alors de leurs rêves traumatiques, et cela fait lien:

« Je me revois et je revois mes compagnons morts, et d’autres qui sont encore en vie. Nous ne savons pas avec qui d’autres que ceux qui ont vécu la guerre nous pourrions parler de ça. Ce sont les mêmes cauchemars que pendant la guerre, les mêmes compagnons, avec leur costume. Des années se sont passées et les cauchemars se ressemblent toujours.

Mais parfois aussi, ce sont des rêves heureux. Je rêve à des compagnons très proches. Nous nous retrouvons au bord d’un ruisseau longtemps après…

L’intervention d’une femme signale alors que les femmes aussi partagent leurs souvenirs et leurs cauchemars, « mais nous les femmes nous nous réunissons moins souvent. […] mon mari parle beaucoup plus de la guerre que moi ».

Ces groupes de paroles sont utiles. Mais par ailleurs, ouvrir aux générations suivantes ces récits de la guerre, voire créer des lieux où la mémoire des anciens combattants serait recueillie et mise à la disposition du public contribuerait probablement à réhabiliter la dignité de ces femmes et de ces hommes en replaçant dans l’histoire du Vietnam et du monde ce qu’ils ont accompli.

Il faut noter à ce propos que dans la vallée de A Luoi, l’arrivée de la modernité a paradoxalement rapproché les générations. Beaucoup de jeunes gens ne croyaient pas les personnes plus âgées lorsqu’elles parlaient du passé. Mais avec les images diffusées par la télévision, nombre d’entre eux se sont convaincus que les vieux ne mentaient pas lorsqu’ils parlaient des éléphants sauvages et des tiges qui peuplaient la forêt et de l’atrocité de la guerre. Ils se sont parfois convaincus que leur combat avait une haute signification. Cela n’est certes pas de nature à effacer les traumatismes, mais à donner un sens reconnu aux blessures psychiques des vieux combattants.

Les effets de la guerre chimique : l’Agent orange et la dioxine.

Tout ce qui précède concerne des traumatismes de guerre, avec leur caractère éclatant, brutal. Les effets des épandages de défoliants et de la dioxine, se laissent moins immédiatement saisir, car cette guerre chimique a objectivement des effets complexes, et répartis dans le temps. Nous en décrirons quatre moments.

1 – La période qui a suivi les épandages : la Nature défigurée.

Il s’agit principalement ici de la mise à mal des représentations symboliques qui font le lien entre les humains et la Nature. Les religions animistes, telles que celles des Pa ko et des Ta oï ont comme particularité que les êtres surnaturels auxquels on prête un pouvoir sur le monde des humains à travers la Nature sont supposés être immédiatement présents dans l’univers familier: l’eau, la forêt, la terre, telle espèce d’arbres, tel animal… Que s’est-il donc passé après les épandages ?

Plus encore que de l’horreur immédiate, certains témoignages sur les sentiments des personnes qui ont assisté au déversement des poisons défoliants et herbicides témoignent d’un sentiment d’étrangeté. Tel ancien combattant va ainsi relater des illusions innocentes : les jeunes soldats étaient « comme des enfants qui ne savent rien ». Ils accouraient même pour voir ce prodige : «  C’était beau. […] Nous prenions aussi ces tonneaux [qui étaient largués] pour y mettre de l’eau ».

D’autres étaient moins naïfs, comme ces trois anciens combattants rencontrés dans le village de A Dot, qui étaient rompus aux épandages, car ils occupaient des postes particulièrement exposés. Ils étaient surtout frappés par l’immédiateté surréelle des dégâts sur la forêt : « Les feuilles se fanaient tout de suite ». Mais pourtant, ils n’imaginaient pas que ces agents destructeurs pourraient aussi agir sur les humains autrement que par les démangeaisons qu’ils occasionnaient.

Ainsi, pour l’essentiel, dans ce premier moment, l’attention portait sur les souffrances de la Nature familière, qui apparaissait défigurée, comme dans un miroir déformant : poissons de la rivière « devenus fluorescents », tubercules nourriciers gonflés et noirs, arbres rapidement dépouillés de leurs feuilles, animaux mourrant… Mais le rapport symbolique entre les humains et la Nature n’apparaissait pas encore complètement modifié.

Certes, on imaginait bien que les génies de la forêt pouvaient être offusqués par ce saccage de la Nature par les hommes, mais ils restaient la référence qui permettait de penser ces désordres et les maladies qui en résultaient. Un homme assez âgé du village de A Ngo précise :

« Avant la guerre il y avait les génies de la forêt et les “sorciers“ [Chamanes]. Mais avec la dioxine, tous les arbres ont été détruits. Alors, les génies sont allés habiter plus loin. Ils ne sont pas morts, mais on ne peut plus les “voir“.»

Et dans ce système chamanique, le dialogue continuait à être possible, même si les chamanes ne pouvaient plus « voir » les génies trop mécontents :

« Si la maladie est causée par les génies de la forêt, le sorcier va chanter dans la forêt et recueillir des feuilles pour la cérémonie de guérison. Après il va revenir à la maison du malade. Il va demander un sacrifice. Tout le monde va se partager l’animal sacrifié, sauf le malade qui reste sans manger. Et la cérémonie se continue en utilisant rituellement les feuilles ramassées dans la forêt pour frictionner le corps du malade. »

Au fond, jusqu’au bout, on va tenter de réhabiliter le dialogue avec les génies, de même que l’on essaye, par exemple, de faire des sépultures symboliques pour les âmes errantes. On nous a ainsi relaté que les « âmes errantes », sont supposées nombreuses dans cette région où tant de personnes ont été mal enterrées ou sont mêmes disparues. Or, ces âmes nombreuses, insaisissables et inquiétantes peuvent être assimilées à ces sauterelles qui s’envolent sous les pas lorsque l’on marche dans les prairies. Alors, on dit que les sauterelles « sont » les âmes errantes :

« On peut attraper beaucoup de sauterelles et les mettre dans une boîte. On pense alors que c’est l’âme du mort, et on enterre les sauterelles dans leur boîte ». (Village Pa ko, vallée de A Luoi).

2 – La dioxine : l’inconnu, la limite de la pensée magique

et de la Nature symboliquement humanisée.

L’homme de A Ngo qui nous relatait les thérapeutiques traditionnelles des chamanes [les « sorciers »] avait terminé son propos en nous disant : « si tout cela est inefficace, alors, on dira que la maladie n’est pas causée par les génies, mais par« la dioxine ». 

Cela signifie l’entrée dans un autre système de la pensée. Les chamanes avaient des réponses qui se traduisaient immédiatement dans des actes supposés curateurs. Mais avec la science moderne s’ouvre la possibilité d’une panne des certitudes qu’offrent les rituels symboliques. Ce mot, Dioxine, renvoie alors à un monde inaccessible et qui ne donne pas de prise sur la source du malheur. La médecine avance ce mot, mais n’a pas elle-même le pouvoir d’agir sur la chose qu’elle désigne ainsi. Ce qui est attaqué ici, c’est tout simplement le système de la pensée magique qui décrit une Nature humanisée sur laquelle il est toujours possible d’agir par des actions symboliques.

Cet effacement de la Nature humanisée est une situation traumatogène, dans la mesure où elle laisse les individus à la merci d’une réalité inconnue, sans visage, avec laquelle aucun dialogue n’est possible. Qu’est-ce qui, alors, peut venir s’interposer entre les Humains et cette réalité terrible, qui n’obéit à aucune loi humaine ? Rien si ce n’est la société humaine elle-même qui doit puiser dans ses propres ressources de quoi alléger le malheur, l’injustice et l’indignité, et redire les lois du monde humain. C’est pour l’essentiel la réponse solidaire de la société nationale et éventuellement internationale : les aides, donc, mais aussi probablement la reconnaissance de ces crimes. On assiste alors à tout un réaménagement de l’identité, des illusions dans le rapport à la Nature, au monde en général, à l’histoire. On voit alors apparaître notamment ce que Jacques Maître a appelé une « religion historique ». C’est un système complexe, restructurant pour les identités, et dont l’une des manifestations est le fait qu’un nombre non négligeable de lignées se sont refondées en se nommant du nom de l’oncle Ho [Ho Chi Minh].

3 Les maladies des enfants : la crainte installée dans

la transmission de la vie.

Un troisième degré a été franchi lorsque sont nés des enfants anormaux, ou atteints de maladies inconnues. Là, ce qui est attaqué, c’est la perspective temporelle, la transmission de la vie, la place des individus dans la continuité des lignées, le futur qui donne un sens au présent et au passé. La question de la continuité des lignées a aussi des aspects très pratiques : qui va s’occuper des parents âgés, s’ils n’ont pas d’enfants valides pour s’occuper d’eux et si, au contraire, ils doivent assister leurs enfants aussi longtemps qu’ils le pourront ?

Avant que vienne l’explication par la dioxine, ce phénomène était rapporté à une fatalité atteignant des individus ou bien aux conditions de la vie dans la guerre :

« Après la guerre, on a commencé à mettre au monde des enfants monstres. Pour les premiers, on croyait que c’était leur sort qui était comme ça. On avait très faim et on avait mangé des bulbes de manioc noirci, des poissons morts… […] Et puis, la condition des femmes pendant la guerre était très triste. Quelques-unes attendaient des enfants, et parfois, elles accouchaient en chemin… »

Mais l’explication par la dioxine a transformé une situation vécue comme une fatalité en une cause nationale, une dette de la nation qui appelle des réponses solidaires : la prise en charge des handicapés pour leur donner une place dans la société et une perspective de vie plus autonome, sont des facteurs très importants du dépassement du traumatisme.

(4) La question des troubles génétiques. Une atteinte du patrimoine génétique de l’humanité ?

Reste l’inconnu devant lequel même la science s’arrête. L’hypothèse se fait insistante, et elle ne manque pas d’arguments, que des enfants naîtraient malformés, du fait de troubles génétiques. Dans ce cas-là, il ne s’agirait pas seulement d’un drame pour les familles concernées, mais d’une attaque du génome humain, autrement dit de la mémoire du Vivant déposée dans le génome humain qui, comme on le sait, est un bien commun de toute l’humanité, puisque l’espèce humaine est une.

Juridiquement, il s’agirait donc d’un imprescriptible crime majeur contre l’humanité. C’est un objet de controverse scientifique est donc un enjeu majeur pour l’Occident. Le débat porte presque exclusivement sur l’épidémiologie et il s’enlise souvent dans des arguties méthodologiques. Et l’on s’étonne de l’extrême rareté des recherches sur les possibles effets de la dioxine sur le système du génome humain. C’est d’autant plus regrettable qu’il est théoriquement vraisemblable que la dioxine perturbe le système des protéines chaperon, qui protègent la forme vivante de l’expression de versions altérées de son génome, et qu’il y a là probablement matière à une investigation importante pour la santé publique.

Si la possibilité de tels effets étaient démontrés, nous serions évidemment devant une question éthique qui concernerait toute l’humanité. Verrait-on dans certaines des personnes les plus atteintes, des monstres, des non-humains ? Ou, au contraire, va-t-on considérer que ces personnes-là sont des humains auxquelles on a infligé la pire des blessures, la pire des injustices : l’atteinte par un processus qui altère en elles l’expression de la forme humaine commune.

Il faudrait dans ce cas que soient posés des actes symboliques forts, audibles au-delàs même du Vietnam, qui diraient ce qui a été fait là, et affirmeraient la nécessité absolue d’interdire à l’avenir des actes comportant de tels risques contre certains humains et contre l’humanité en général.

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