Agent Orange : Trần Tố Nga, le dernier (long) combat

Crédit photo : Duc Trương. De gauche à droite Nguyen Thuy Phuong et Tran To Nga.

Le 25 janvier 2021, au tribunal de grande instance d’Évry, dans l’Essonne, s’ouvre une audience historique. Cette journée est  l’aboutissement d’un combat judiciaire de 10 ans de Trần Tố Nga, victime de la dioxine militarisée. Une substance meurtrière pour les humains et la nature, plus connue sous le nom de l’Agent Orange. L’armée américaine l’a répandue, entre 1961 et 1973, au Viêt Nam, pendant la guerre du même nom. Elle l’épandait aussi au Cambodge et au Laos.

Plus de cinquante ans après la fin de la guerre, l’Agent Orange continue à rendre malade, à handicaper, à tuer ses victimes et leurs descendants.

Soutenue bénévolement par un trio d’avocats français célèbres — William Bourdon, Amélie Lefebvre et Bertrand Repolt — et des associations, des collectifs de militants, la dame opiniâtre de 79 ans affronte 14 compagnies chimiques et agrochimiques — dont Bayer-Monsanto. Elle veut obtenir justice. Pour elle, pour ses enfants, ses petits-enfants, tous malades, mais aussi pour des millions d’autres victimes. L’universitaire vietnamienne Nguyễn Thụy Phương a rencontré Trần Tố Nga, pour Asie Pacifique News. Entretien.

Nguyễn Thụy Phương : Votre parcours de combat arrive à son moment crucial. Quels sont vos sentiments ces jours-ci avant d’aller aux plaidoiries ?

Trần Tố Nga : Ce combat a commencé il y a dix ans. Après six années de procédures, dix-neuf audiences, et une kyrielle d’obstructions soulevées par la partie adverse, la séance du 25 janvier est attendue avec impatience par toutes les personnes éprises de justice. Il y a eu, vous le savez, des propositions d’entente à l’amiable, « en toute discrétion », de retrait de plainte contre une certaine somme d’argent. Propositions rejetées bien entendu, car le procès que j’ai intenté a pour but de faire condamner les crimes, de réclamer justice, non pas pour ma seule personne. La justice rendue au terme de ce procès aura un impact direct et bénéfique sur la cause des victimes, au Viêt Nam et dans le monde, de l’Agent Orange.

Lorsque le tribunal d’Évry, en septembre dernier, a fixé la date du 12 décembre 2020 pour le débat contradictoire, la défense a évoqué la pandémie du Covid-19 pour en demander le report sous le prétexte que les représentants des firmes chimiques américaines ne pourraient pas assister au procès. Cela fait partie de la stratégie poursuivie depuis six ans par les 38 avocats : gagner du temps. Pendant ces six longues années, aucune firme n’a envoyé de représentants au procès. Toujours est-il que la Cour d’Évry a déplacé, covid-19 oblige, la date au 25 janvier 2021.

Le coronavirus mis à part, y a-t-il d’autres raisons ? Toujours est-il qu’une décennie est passée depuis le dépôt de ma plainte, pendant laquelle la défense a recouru à de multiples manœuvres dilatoires. J’ose espérer que la Cour d’Évry rendra enfin justice et que son verdict sera suivi d’effet. Mes avocats, quant à eux, se tiennent prêts à toute éventualité. En ce qui me concerne, je me prépare à cette journée du 25 comme à une nouvelle bataille dans une longue guerre.

Que prévoyez-vous quant au déroulement de ce procès, notamment en ce qui concerne les points de vue et les attitudes des firmes américaines. Qu’attendez-vous du procès ?

Comme l’a justement dit Me William Bourdon, ce procès unique est historique, politique et pédagogique tout à la fois, et pour cette raison, il doit être public, les conclusions et les contre-conclusions rédigées étant soumises à la cour. La séance du 25 janvier prochain devrait se limiter à une journée, la partie plaignante aura trois heures dans la matinée pour plaider sa cause, et la défense aura quatre heures dans l’après-midi. Il n’y aura pas de débat et il n’est pas certain que la Cour me pose des questions. La suite relève de la décision de la Cour. Après des expertises médicales, délibéré et verdict. Le temps que cela prendra dépend de la Cour, de l’évolution de la pandémie, sans exclure le climat politique. Il est permis de penser qu’alors la presse et les médias en feront écho et que l’opinion publique contribuera à écarter les entraves qui empêcheraient la justice de passer.

Il existe un courant d’opinion considérant que votre combat est une utopie. Pourquoi revenir en arrière ? Pourquoi ne pas tourner la page ? Quelle est votre opinion ?

Il y a de l’utopie quand une femme seule porte plainte contre 26 géants de l’industrie chimique américaine tels Monsanto [racheté depuis par l’allemand Bayer, NDLR] et Dow Chemical, de redoutables Goliath. D’aucuns n’ont pas manqué de me conseiller d’arrêter ce combat sans espoir. Cela me rappelle la résistance vietnamienne contre la puissance américaine, pendant longtemps considérée comme utopique.

N’empêche que, pour la première fois, Bayer-Monsanto et 25 firmes chimiques [le nombre exact étant 14, après des fusions et autres rachats, NDLR] sont ainsi appelés à la barre, et au bout de six ans et de multiples obstructions, auront à répondre devant un tribunal. Seule au commencement, je suis soutenue depuis par des centaines de milliers de personnes, de toutes provenances qui témoignent que le désir et la volonté de justice sont puissamment présents dans un monde encore soumis à la loi du plus fort.

Le présent du crime est le prolongement du passé. L’Agent Orange a causé la souffrance à des millions d’êtres humains, au Viêt Nam et dans le monde. Ce crime qui n’a pas été empêché à temps et comme il le fallait a entrainé bien d’autres — herbicides, OGM, Roundup … dont les victimes de par le monde se chiffrent par millions et dont la souffrance n’est guère différente de celle des victimes de l’Agent Orange. Personne ne veut vivre avec le passé, mais il est des circonstances où il faut regarder le passé en face pour empêcher la répétition des crimes. En cela, je suis loin d’être seule.

Je me suis rendu compte que votre combat et ce procès relevaient pour vous d’un devoir de responsabilité vis-à-vis de la justice, et aussi d’un devoir de mémoire intergénérationnelle. Cela pèse-t-il sur vos épaules ?

Quand on s’engage, on cesse de ne penser qu’à soi-même. Par ailleurs, le fait d’être « choisie » me donne la conviction que je serai protégée, défendue jusqu’au bout de la route. Ce « feu sacré » m’aide à m’avancer en toute sérénité.

Vous n’êtes pas du tout seule dans ce combat ! Des associations françaises et celles des générations de Viêt Kiêu [Vietnamiens d’outre-mer, NDLR] vous accompagnent. Vos trois avocats dont deux ont moins de 35 ans vous soutiennent sans faille. Les avez-vous inspirés ?

Les personnes qui me soutiennent, toutes n’ont pas rencontré personnellement des victimes de l’Agent Orange, mais elles sont toutes attachées à la justice, à la vérité, et leur ardeur me donne plus de force et de confiance. C’est une chance et un bonheur pour moi.

En étudiant l’histoire du Vietnam du 20e siècle, j’ai beaucoup appris sur le rôle et l’influence qu’ont exercée de nombreuses femmes vietnamiennes sur la politique, la société et la culture de notre pays. Pourtant, elles ne m’apparaissent que comme des personnalités « statiques » appartenant à des livres. C’est la première fois que je converse avec une ancienne résistante et une combattante en temps de paix. Pourriez-vous nous parler, à nous les jeunes générations, de votre parcours de vie comme un trait d’union entre les générations, entre les deux cultures française et vietnamienne ?

L’histoire, pour quelle raison que ce soit, ne doit pas être ensevelie sous les poussières du temps. Cela me fait mal de lire chaque jour des nouvelles de crime, de violence, de voir des scènes de vie dissolues sur fond de bagarres. Je repense chaque fois à ceux qui étaient tombés avant même de connaître la vie. Je voudrais tant rappeler aux jeunes que le présent est le fruit des sacrifices de millions et de millions de jeunes d’hier. Je considère comme un devoir qui incombe à moi et à celles et ceux de ma génération de faire connaître aux plus jeunes ces faits d’histoire. C’est dire combien je suis heureuse d’être comprise et soutenue par tant de jeunes, partout au Viêt Nam comme en France. Si cela est autorisé, je sais que, le 25 janvier prochain, mes avocats et moi entreront dans la salle d’audience, salués par les haies de jeunes et de moins jeunes qui représentent le soutien de toute la société civile.

Par Nguyễn Thụy Phương

Enseignante, l’Université de Paris, directrice du Vietnam Education Symposium (AVSE Global). Ses recherches portent sur l’histoire de la décolonisation culturelle et de l’éducation coloniale et postcoloniale.

Entretien paru dans Asie Pacifique News :


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