Dimensionner le traumatisme psychologique à long terme des victimes vietnamiennes de la Dioxine-Agent Orange.

Cette question posée avec un recul de 50 ans et plus apporte un regard nouveau sur la complexité de l’après-guerre au Vietnam et chez les Vietnamiens.

Si la toxicité de la Dioxine-Agent Orange (DAO) est apparue tôt, son usage au Vietnam comme une arme chimique de guerre par la destruction massive de la végétation a été dénoncé dès 1966 au Tribunal Bertrand Russel (1) . Depuis et dans le monde sa fabrication et son usage ont été prohibés. Cette avancée juridique est morale ; elle illustre l’impératif de protéger la personne et l’environnement. Le besoin général d’une nouvelle éthique solidaire prenait progressivement forme. Demain, ce sera par cette même conscience que l’on aura les réponses aux effets mondiaux du réchauffement climatique. Par-delà les guerres, la responsabilité des hommes de leurs actes restera toujours un constat universel, infalsifiable (*).

L’événement Agent Orange pourrait-il être un paradigme éthique du XXIe siècle ? Il y avait eu une stratégie politique de détruire pour gagner la guerre. Bref, c’était d’anéantir la vie. Or, aujourd’hui, rien n’exonère la responsabilité d’une décision prise en connaissance de cause : répandre des défoliants toxiques sur la tête des personnes par une destruction massive de la végétation. Certes, toutes les considérations sur les déchets n’étaient pas connues, que la XXIe instruira. L’on pensait que les substances chimiques « se dissoudraient » miraculeusement par la divine Mère nature. Et aucune connaissance précise sur ses dérivés. Cette ignorance de « bonne foi » empêchait de statuer cet événement comme un cas de laboratoire à dimension réelle. Une nouvelle lecture est possible. Il y avait une unité d’intention d’épandage écocide sur une population ciblée pour des effets estimés. Depuis, l’on sait que l’Agent Orange – comme nombre de pesticides – se dégrade en perturbateurs endocriniens pour la santé humaine voire animale. Ce n’est ni une hypothèse d’école, ni une découverte aléatoire, ni une situation isolée à traiter au cas par cas, selon une molécule versus une personne. Ce qui est fait est fait. Il y a lieu de réactualiser méthodiquement l’inventaire biologique et la situation globale des victimes.

Deux causalités. 1) La causalité classique déductive et inductive peut aussi recouvrir une causalité clinique. Cette causalité est cartésienne. Le chromosome 21 abîmé est la cause de la trisomie 21. Si une molécule est la cause mécanique – le désigné responsable – de telle et telle déficience, il est (encore ?) très difficile de remonter la chaîne d’exposition (y compris la DAO ?) pour trouver le ou les désignés coupables des déficiences dans une population, sauf de les grouper dans un faisceau de données statistiques comme l’âge, les antécédents familiaux, une longue exposition à un risque connu…. La clinique est polymorphe, la maladie à distance existe. 2) C’est pourquoi il y a la causalité par imputation que la statistique étaye et/ou que le savoir scientifique profane (à objectiver) apporterait aux intuitions communes. L’imputation de la DAO à l’augmentation des handicaps sera plausible et légitime. Mais il peut aussi s’agir d’opinions orientées ou des rumeurs. Si le vécu populaire est une réalité sociologique de masse, son contenu demande à être certifié, objectivé voire quantifié ou bien démenti. La conséquence est une prise en compte du traumatisme des faits.

Savoir que l’on avait vécu exposés à l’Agent Orange, est un traumatisme auquel l’on évite d’y penser ou d’en parler. Contre cette forclusion mentale, il faut donc remettre la dimension objective et humaine du traumatisme dans la lecture.

Toute guerre a ses victimes, provoque des destructions et transmet ses récits aux générations. La guerre du Vietnam avait eu ses traumatisés mentaux et moraux. C’était à partir les Vétérans états-uniens malades que l’état de stress post-traumatique (**) fut reconnu comme un diagnostic médical objectif. Il est désormais intégré dans la Nomenclature Internationale des Maladies de l’OMS (CIM 10). Des soldats australiens et coréens affectés seront aussi soignés et indemnisés. À côté, il y avait des pilotes des épandages et le personnel au sol ayant « manipulé » ces défoliants toxiques, notamment aux bases militaires de Biên-Hoà et de Da-Nang. Ils seront également indemnisés. Cela signifie que le traumatisme de guerre au contact de l’ennemi et celui au contact de l’Agent Orange valent pareillement comme preuves. Mais rien pour les populations civiles sous les bombes et sous les défoliants : même exposition mais ni reconnaissance du stress post-traumatique, ni indemnisation. L’éthique et la conscience universelle sont ici injustes entre elles.

Sur nos étals, l’on trouve des produits « bio » labellisés et contrôlés. Au Vietnam, les gens cherchent des produits « sạch ». Le « sạch » veut dire propre. Cette sémantique montre la sensibilité populaire au nettoyage et leur besoin d’un grand lavage éthique. Devrait-on quand même consommer du pas propre et continuer à vivre avec du malpropre ? La crainte manifeste des pesticides, masque le refoulement collectif de l’exposition à la DAO d’autrefois. Ce stigmate condense dans la mémoire collective transgénérationnelle, la symbolique de la mort. Il est impossible d’oublier d’avoir été une victime. C’est avec l’effraction dans des générations de familles, des handicaps et des enfants handicapés que l’imputabilité populaire remémore la tragédie passée. Elle refait l’actualité : est-ce le signe du pas de chance, d’une punition générationnelle, d’un karma amputé ? Le sentiment de honte habite la victime et son entourage : que n’a-t-on pas fait et que peut-on avoir à transmettre ? Est-ce contagieux, transmissible ? La douleur de cet après-guerre ne peut être idéologique, elle est ce qui fait le fonds de notre humanité à côté d’un besoin d’apaisement. Aucune guerre n’est propre pour personne.

Aussi, une guerre armée a une fin mais les conséquences d’une guerre chimique se mesurent en douleurs et en souffrance sur des générations. Comment introduire (un peu) de cette humanité dans une recherche de causalité à partir d’une molécule toxique et son expression clinique ou symptomatique ? C’est identifier et reconnaître les traumatismes psychiques liés à l’événement. Même s’il n’y a pas de spécificités ou de typicités aux handicaps mentaux et psychologiques, pas de pathognomonie. Surtout si le facteur temps est un biais « technique » important qui atténue la démonstration des preuves et décourage les arguments.

La première dimension est la reconnaissance d’une éthique universelle de responsabilité. Elle suit la mesure de ce que les générations du monde – y compris japonaises – connaissent depuis Hiroshima et Nagasaki pour bâtir difficilement un monde futur en paix. Cette pétition de principe répare les erreurs du passé pour ne pas répéter l’histoire. Il y a ainsi le traumatisme générationnel des victimes enfants des victimes de l’Agent Orange qui sont maintenant les victimes directes des perturbateurs endocriniens. Ce post-traumatisme est une réalité historique. Et comme vérité de masse, il demande à être nommé comme un fait remarquable de l’après-guerre. Plus de 50 ans après les épandages, le survivant témoin de cette histoire s’appelle le perturbateur endocrinien. Il a ses deux casquettes ; celle des molécules perturbatrices et celle qui coiffe les gens perturbés et des populations abîmées depuis des générations. Eux ne sont pas des victimes moléculaires.

Dr LUONG Can Liem, Psychiatre.

Auteur : Le réfugié climatique, 2014. La citoyenneté et la construction du vivre ensemble, 2015. La santé globale biopsychosociale, 2020.

(*) : Le XXe siècle avait connu le grand traumatisme de deux guerres mondiales avec ses millions de morts et de blessés. C’était inédit. Ernest Renan croyait en la dernière des guerres pour une paix définitive entre les hommes. Or l’enjeu majeur du XXIe siècle sera les effets du réchauffement climatique sur toutes les populations. Comme il n’y a pas d’ennemis, cette nouvelle réalité risque d’en fabriquer avec des nouvelles guerres et luttes de territoire où les migrants climatiques seront les premières victimes.

(**) : L’état de stress post-traumatique est désormais un diagnostic en médecine praticienne, en psychiatrie et en médecine médico-légale (dans les accidents du travail, les suites de harcèlement ou de catastrophes…). C.I.M. 10 (OMS/WHO) : code F 43.1.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Tribunal_Russell

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