BOBILLOT (Histoire & Mythe du Sergent —, Tonkin, 1885) Alain Ruscio

« Extrait de l’Encyclopédie de la colonisation française, sous la direction d’Alain Ruscio, Volume I, Éd. Les Indes Savantes, 2017 »

Bibliographie

* Édouard Petit, Le Tong-KIn, Paris, H. Lecène & H. Oudin, 1887 

* Charles Fourniau, Vietnam. Domination coloniale et résistance nationale, 1858-1914, Paris, Ed. Les Indes Savantes, 2002 

* Janine Gillon, « La gloire de Jules Bobillot », Site Internet CID Vietnam, 20 janvier 2010 

* Michel Bodin, Les Français au Tonkin, 1870-1902. Une conquête difficile, Paris, Éd. Soteca, 2012

Données de base

Jules Bobillot était né le 19 septembre 1860. Dans sa jeunesse, il s’était piqué de journalisme et de littérature, sous le pseudonyme de Jules Fernay1. En 1880, il s’était engagé dans le Génie.

Le 26 janvier 1885, à Tuyen Quang2, 12.000 Pavillons noirs3 attaquent un poste français, défendu par deux compagnies de la Légion, une compagnie de tirailleurs tonkinois, des artilleurs de marine et des sapeurs du Génie, ces derniers commandés par le sergent Bobillot. L’assaut est violent, mais la garnison tient. Une colonne de secours arrive finalement, mais les forces françaises quittent ensuite Tuyen Quang le 3 mars, après avoir perdu 4 capitaines, 1 lieutenant et 48 soldats, plus des dizaines de blessés. Bobillot avait été blessé grièvement le 18 février, évacué sur Hanoi, où il mourut, le 19 mars.

Le récit de sa mort

On a – et on aura sans doute définitivement – bien du mal à connaître les circonstances exactes de la mort de Bobillot. Mais là n’est sans doute pas le principal.

Par contre, un nombre impressionnant de récits héroïsants (voir infra) furent proposés aux Français :

« Il y avait près de trois mois que le siège durait et qu’une poignée d’hommes, animés d’un dévouement et d’un courage formidables, tenaient tête à toute une armée. Le 18 février 1885, à six heures du matin, comme le sergent Bobillot faisait une ronde sur une brèche pratiquée par le canon ennemi pendant la nuit, un obus éclate et un fragment vient le frapper, lui brisant deux vertèbres. Il tombe. C’était la vingtième occasion où il risquait sa vie ; les projectiles ennemis jusque là l’avaient épargné ; cette fois, il était frappé mortellement. Sa blessure cependant ne parut pas d’abord aussi grave. Quand le commandant Dominé vint le voir à l’ambulance où on l’avait transporté, il lui demanda ce qu’il préférait, d’avoir de l’avancement ou d’être porté pour la croix : “La croix ! la croix !“ répliqua Bobillot, faisant passer l’honneur avant tout. Hélas ! le pauvre garçon ne devait pas sentir cette croix palpiter sur sa poitrine !

(…)

Le sergent Bobillot – et il n’était pas le seul – avait payé cet honneur de sa vie. Transporté à l’hôpital d’Hanoi, aussitôt après la levée du siège, il y mourait le 19 mars. Une statue lui a été élevée, qui, en même temps qu’elle conserve le souvenir de son héroïsme, consacre à jamais le souvenir de ce siège mémorable. »

Daniel Lepine, Jules Bobillot, Protège-cahiers scolaire, vers 1900

Naissance d’une légende

Les circonstances de sa mort n’eurent rien d’exceptionnel. Des milliers de Français, hélas, moururent, de façon courageuse, lors de cette campagne du Tonkin1. À Tuyen Quang même, une cinquantaine de morts français, en plus de Bobillot, furent à déplorer.

On doit alors s’interroger : pourquoi cette fixation sur un individu ?

Sans aucun doute, il s’est agi d’une opération de communication du lobby colonial, en difficulté lors de la conquête du Tonkin, qui ne fut pas populaire, c’est le moins que l’on puisse dire. Conscient chez certains, le calcul politique a donc été d’exalter le courage de nos héros face à des hordes déchainées, afin d’éviter le vaste débat qui commençait sur le bien-fondé de la présence française au Tonkin.

« Un seul nom serait plus frappant et marquerait mieux l’imaginaire du peuple. Ce fut celui de Bobillot, un nom bien français, mais assez unique et assez sémillant toutefois, pour entrer dans une sorte de légende populaire (un nom que Balzac aurait pu inventer : Jules Bobillot !). Et puis, il n’avait que 25 ans… L’âge des martyrs innocents ! Tous les Français se devaient donc d’être fiers de ce jeune soldat bien français, “mort pour la France“ sur cette terre lointaine, qu’on appelait l’Indochine française. »

Janine Gillon, La gloire de Jules Bobillot, 20102

La chronologie est en effet cruelle. Bobillot, on l’a vu, est mort le 19 mars 1885. Le 28 du même mois, dans un autre lieu d’affrontement, à Lang Son, le général Négrier, blessé, laisse le commandement au lieutenant-colonel Herbinger. Celui-ci, peut-être impressionné par cette responsabilité nouvelle, décide l’évacuation de la ville. En France, cette nouvelle fait grand bruit. Une retraite somme toute banale prend les proportions d’une déroute. Dès le 30 mars, Ferry est sommé de s’expliquer devant les députés. La presse décrit un président du conseil en proie à « l’angoisse »3. C’est l’épisode inaugural d’une crise politique majeure, qui connaîtra son apogée avec le torrent de haine contre Ferry le Tonkinois4.

La mort de Bobillot est connue à Paris le 8 mai5. Dès le 20 mai, un conseiller de Paris, M. Dreyfus, dépose un projet:

« Article 1 er. Le préfet de la Seine est invité à donner le nom de Bobillot, l’héroïque défenseur de Tuyen-Quan, à une rue de Paris, du 11 è arrondissement autant que possible6.

Article 2. Le buste de Bobillot sera placé à l’Hôtel-de-ville. »

La Presse, 21 mai 18851

Il faudra attendre trois années pour que ce vœu s’exauce. Le conseil de Paris opta finalement, en août 1888, pour une rue du XIII è arrondissement, très longue (plus d’un kilomètre). L’inauguration eut lieu en 1893. Des décisions de même type furent prises par la suite dans de nombreuses villes de France (Grenoble, Nancy, Tourcoing, Béziers, Cannes, Montreuil-sous-Bois, Drancy, Courbevoie…). Bobillot eut également, durant toute la période coloniale, son boulevard à Hanoi, sa rue à Hué et sa cité à Alger (quartier Mustapha supérieur).

Une statue de grande dimension (3 m. 20 de hauteur), signée Auguste Paris, fut érigée à Paris, boulevard Voltaire2 :

« Le brave sergent est représenté debout, dans une attitude à la fois simple et fière, faisant tête à l’ennemi, le fusil dans la main gauche, la main droite élevée dans un geste de superbe commandement. »

Le Petit Parisien, 17 juillet 18883

L’inauguration, le 16 juillet 1888, fut l’occasion de discours enflammés du président du conseil municipal de Paris, M. Darlot, et du préfet de police Poubelle, puis d’un défllé militaire, enfin d’un spectacle donné par les enfants des écoles du quartier.

Dès lors, l’hagiographie peut commencer :

« Le sergent du génie Bobillot, mort sur la brèche, doit rester aux yeux de la postérité comme un modèle de bravoure invincible. »

Édouard Petit, Le Tong-Kin, 18864

L’inflation du nombre des combattants chinois peut commencer. En 1903, le président Loubet, en visite officielle en Algérie, est de passage au siège de la Légion, à Sidi Bel Abbès. Dans le salon d’honneur, on lui présente un tableau :

« Le tableau qui est à droite représente le sergent Bobillot et ses légionnaires sur la brèche de Tuyen-Quan. 380 légionnaires et une compagnie de tirailleurs tonkinois, sous le commandement du chef de bataillon Dominé, tinrent en échec, pendant trente-six jours, toute une armée de 20.000 Chinois. »

Georges Bourdon, Le Figaro, 19 avril 19035

Désormais, pour une sérié d’écrits patriotards, Bobillot a rejoint les grandes gloires nationales :

« La patrie, c’est ce lien de tradition d’honneur qui à travers l’histoire réunit Vercingétorix, Roland, Jeanne d’Arc la douce Lorraine, Duguesclin, Lannes, Margueritte, Flatters, le sergent Bobillot et l’aviateur Ferber. »

Commandant Leroux, La Grande Revanche, 19191

Le régime de Vichy ne pouvait oublier ce héros positif :

« Sur ces terres d’outre-mer, le sang de nos héros a inscrit nos droits. Bobillot, Moll, Chevigné, le père de Foucauld, Bournazel, ces noms parmi tant d’autres évoquent les sacrifices consentis pour qu’à l’ombre de notre drapeau règnent la paix et l’ordre français dont les populations indigènes partagent les bienfaits. »

Maréchal Pétain, Message de Nouvel An, janvier 19422

Bobillot dans la littérature

Cette propagande a eu ses effets. Divers écrivains ont, parfois il est vrai avec ironie, évoqué le sergent :

« …le Sergent Bobillot tout seul se battant contre cent Boxers et leur arrachant leur drapeau et plantant le nôtre, notre trois couleurs dans leur tas de cadavres… »

Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, 19573

On remarquera au passage que Céline se permet quelques fantaisies : on sait que la révolte des Boxeurs4eut lieu en 1900, quinze années après la mort de Bobillot, et à Beijing, à des milliers de kilomètres du drame…

« Devant Bataclan il y a la statue du sergent Bobillot

il y a des tas de gens qui croient que c’est l’inventeur

d’une certaine espèce de chaussures militaires

Pas du tout

c’était un écrivain

qui se fit tuer au Tonkin

il avait écrit un roman, “Une de ces Dames“

on continue toujours à se tuer au Vietnam. »

Raymond Queneau, Courir les rues, 19675

Aujourd’hui

Ce culte a-t-il fonctionné ? On sait que le fait de donner le nom d’une rue à une personnalité n’incite pas forcément ses habitants à s’y intéresser. Même à l’époque coloniale, il semble que ce fut le cas.

Quant à aujourd’hui…

« J’ai pris la peine d’interroger des habitants du quartier, ainsi que des gens (et notamment des Vietnamiens car cette rue est située dans le XIII è arrondissement considéré comme le “Chinatown“ parisien) qui empruntent fréquemment cette rue : aucun ne savait qui était Bobillot. »

Janine Gillon, La gloire de Jules Bobillot, 20101


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