Forte de son succès, la première rétrospective de l’œuvre de Maï Thu, à Mâcon, est prolongée jusqu’au 2 janvier 2022

La ville de Mâcon a rendu un hommage à un de ses illustres, bien qu’éphémère, habitant : le peintre vietnamien Maï Thu.

Comme beaucoup de ses compatriotes, celui ci eu un destin bouleversé au cours de ce XXe siècle agité, qui l’a conduit des rives de la Mer de Chine à celles de la Saône, puis de la Seine.

Mai Trung Thu dit Mai-Thu est né en 1906 à Haïphong, alors située dans le protectorat du Tonkin, au sein d’une famille de l’aristocratie. Son père, vice roi de Bac Ninh, est alors l’un des quatre plus hauts dignitaires de la cour de Hué.

A dix-neuf ans il intègre la toute nouvelle École des Beaux-Arts d’Indochine (EBAI) à Hanoi créée par Victor Tardieu et Nguyên Van Tho dit Nam Son. (1)

Dans une période où la colonisation pouvait laisser penser qu‘elle était stabilisée, la peinture traditionnelle vietnamienne issue de la culture chinoise allait rencontrer les techniques issues de l’Occident pour créer un « style indochinois ou école annamite ». Les élèves de l’établissement suivent un cursus sur cinq ans avec un enseignement à la fois dense et complet. On retrouve donc naturellement dans les premiers travaux de Maï Thu l’influence de l’EBAI. Notons que les œuvres de cette nouvelle école se distinguent de celles alors en vogue des peintres voyageurs français par les thèmes abordés. En témoigne la multitude de portraits de jeunes filles, étrangers à la tradition vietnamienne, mais qui expriment une modernité concomitante à un mouvement d’émancipation féminine qui commence à voir le jour. C’est donc sans surprise que Maï Thu, désormais en poste à Hué après l’obtention de son diplôme, propose à la presse féminine des modèles d’ao dai cette tunique, dite traditionnelle, qui connaît alors un renouveau au grand dam des conservateurs en tous genres.

En 1937, il se rend en France à l’occasion de l’exposition universelle de Paris avec ses amis et collègues de l’EBAI, Lê Pho et Vu Cao Dam. En 1939, lorsqu’éclate la seconde guerre mondiale, il s’engage dans l’armée française. Il est démobilisé en 1941 à Mâcon. C’est par le truchement du Foyer du soldat mis en place par des notables locaux qu’il fait leur connaissance et s’insère ainsi dans la vie locale. Il effectue alors de multiples portraits des familles qu’il fréquente. Il compose aussi une fresque représentant la religion et la guerre, dans une chapelle de l’église Saint Pierre, située derrière la mairie au centre ville.

L’année suivante il rejoint ses compagnons de voyage à Paris. Il abandonne alors la peinture à l’huile pour se spécialiser dans la peinture sur soie. Traditionnellement, au Viêt Nam, les peintures sur soie sont placées sur des rouleaux, Maï Thu fabrique lui même les cadres de ses tableaux. Dès lors, l’artiste s’attache à peindre, à travers des scènes de la vie quotidienne, un Viêt Nam conventionnel, figé, un Viêt Nam rêvé un peu hors du temps, comme l’indique l’intitulé de l’exposition. Mais cette vie quotidienne va disparaître au profit de portraits de jeunes filles graciles inlassablement repris. Toutefois, il représente aussi la famille, la douceur maternelle et surtout les enfants qui rencontreront un succès indéniable à partir des années 60. Cependant, Maï Thu ne reste pas insensible aux drames que connaît son pays natal. Si, pour autant que l’on sache, il n’est pas un « militant » certaines de ses œuvres se réfèrent aux malheurs qui frappent ses concitoyens plusieurs tableaux en attestent. Les Enfants en prière suite aux immolations des moines bouddhistes sous le régime de Ngo Dinh Diem témoigne de cette préoccupation. Plusieurs autres tableaux mettant en scène des familles, des orphelins démunis dans l’orage et l’exode seront reproduits au profit de l’Unicef.

Il meurt prématurément en 1980.

Cette rétrospective, unique, a attirée un public nombreux et bien au-delà de la région Bourgogne. Nombreux ont été les Vietnamiens de France ou de passage qui ont fait le déplacement spécialement pour voir l’exposition comme l’ambassadrice du Viêt Nam auprès de l’Unesco, madame Thi Hong Van Lê.

Notons enfin que la galerie parisienne « Du côté de chez Loan »56 rue du Couedic dans le 14e arrondissement reprendra de mi-novembre au mois de janvier 2022 l’exposition Maï Thu avec un certain nombre de reproduction.

Dominique Foulon

1/ Renaissance d’une œuvre par Dô Thi Minh Nguyêt, Carnets du Viêt Nam n° 12 septembre 2006 [à propos d’une fresque de V. Tardieu à Hanoi­­­]

Nam Son par Janine Gillon, Carnets du Viêt Nam n° 25 avril 2010

Musée des Ursulines, 5 Rue de la Préfecture, 71000 Mâcon

Le catalogue de l’exposition outre la reproduction des œuvres exposées comporte une biographie du peintre des plus pertinente Maï Thu 1906-1980. Écho d’un Vietnam rêvé. 160p éditions Snoeck 2021

Encart 1:

Musicien et cinéaste.

L’exposition permet aussi de mettre en lumière un Maï Thu musicien émérite. Son amour de la musique traditionnelle s’exprime aussi bien à travers sa maîtrise du monocorde, qu’à celle de la flûte, et, évidemment, ses représentations de musiciennes.

Plus étonnant, et moins connu, son intérêt pour le cinéma. En 1963, il tient le rôle d’un prêtre fuyant avec ses ouailles dans une Indochine reconstituée en Camargue, dans Fort du Fou, un nanar désormais oublié.

En 1946, partie prenante de la formidable mobilisation des Vietnamiens de France (Cong Binh, intellectuels et émigrés) qui s’étaient organisé, il participe à l’équipe qui filme le séjour du président Hô Chi Minh et de la délégation vietnamienne, dans le cadre de la Conférence de Fontainebleau. Au coté de Pham Van Nhan (1) il produit un film (muet) sur le périple de la délégation. De Biarritz à Paris jusqu’au meeting dans le camp des Cong Binh de Mazargues à Marseille avant le retour au Viêt Nam ils emmagasinent des images précieuses pour l’Histoire. Film de grande valeur documentaire, visible au sein de l’exposition. (2) En 1975, il fait don de ce précieux document à l’état vietnamien. C’est à ce titre qu’une rue d’Haïphong porte, depuis 2014, le nom du peintre.

1/Pham Van Nhan, cong binh incorporé de force sera le premier cinéaste vietnamien en France en tournant, en 1953, Hai the gioi (les deux mondes) une fiction mettant en scène ses compagnons d’exil.

2/ On note en regardant ce document que les images d’Hô Chi Minh prononçant un discours à Mazargues est parfois présenté, de manière fausse dans certains documentaires, comme étant celui de la déclaration de l’indépendance le 2 septembre 1945, place Ba Đình à Hanoi.

Encart 2 :

En 2014, l’étude de J. Duvillard avait mis en vente des dessins et des croquis du peintre, retrouvés dans un carton à dessins oublié, au hasard d’un inventaire. Profitant de l’exposition au musée des Ursulines qui accueille la rétrospective Maï Thu, la salle des ventes de Mâcon a mis aux enchères un tableau sur soie intitulée « Sur le balcon ». Œuvre qui devait être, ensuite, prêtée le temps de l’exposition.

Les estimations entre 100 et 150 000 euros ont été pulvérisées. Les enchères dans la salle ont vite cédé la place à celles passées par téléphone. Le dernier acquéreur déboursait 435 000 euros pour obtenir ce tableau qui depuis 1965 n’avait pas quitté son premier propriétaire. De cet acquéreur « asiatique » on ne saura rien.

Quelques semaines plus tars deux autres œuvres étaient vendues aux enchères à Besançon : Le printemps atteignait 316 200 euros tandis que Mère et enfants aux kumquats était obtenu pour 325 400 euros.

Une côte en très nette progression qui devrait permettre de voir de plus en plus d’œuvres de Maï Thu passer prochainement sous le marteau d’ivoire des commissaires-priseurs.

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