Ho Chi Minh : une interview de Jean-Pierre Archambault réalisée par Vu Mai Linh Huong, Agence Vietnamienne d’Information

Photo ci-dessus : Congrès de Tours. Ho Chi Minh et, à droite, Paul Vaillant-Couturier

1/ De 1918 à 1923, Hô Chi Minh a vécu en France. De 1920 à 1923, une période décisive dans le cheminement de sa pensée et dans sa formation politique, le militant communiste déploie une grande activité. Journaliste, créateur du journal Le Paria, le futur président de la République démocratique du Viêt Nam signe également de nombreux articles anticolonialistes dans le journal L’Humanité sous le pseudonyme de Nguyên Ai Quôc, « Nguyên le Patriote » en vietnamien. Étant journaliste, rédacteur en chef de la revue Perspectives France-Vietnam, quelles sont vos remarques sur cette période d’activité de Hô Chi Minh ?

En 1911, Ho Chi Minh avait quitté sa terre natale pour tenter de comprendre cet Occident qui avait privé son pays de son indépendance. Pour comprendre les causes de l’enchaînement de son pays, il s’était d’abord tourné vers l’Occident plutôt que vers l’Orient. Il débarque à Marseille pour quelques semaines puis parcourt le monde avant de revenir en France en 1918 jusqu’en 1923. Il acquiert ainsi, entre 20 et 30 ans, une expérience internationale sans pareille, sillonnant les mers, observant les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Afrique noire… Il apprend avec avidité.

Au cours de ces années, il se forgera deux idées-forces. Premièrement, le combat des peuples colonisés est un combat qui leur est commun. Deuxièmement, les rapports sont étroits entre la révolution de libération nationale et la révolution des prolétaires des métropoles : colonisés et prolétaires même combat. Les éléments les plus avancés de la société française et les peuples colonisés ont un ennemi commun : l’impérialisme.

Il vivote grâce à de petits emplois. Sa vie est difficile : logement exigu, nourriture insuffisante, menace de chômage.

Il mène de front ses activités politiques et professionnelles. Il fréquente assidûment les bibliothèques. Il commence la traduction d’un ouvrage politique en langue vietnamienne, L’esprit des Lois de Montesquieu. Il prononce pour la première fois une phrase passée à la postérité : « La France a les plus belles idées. Mais ce ne sont pas pour elle des articles d’exportation ».

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il s’installe donc en France. C’est le moment où se réunissent, à Versailles, les grandes puissances capitalistes, afin de redécouper le monde selon leurs critères et évidemment leurs intérêts. Pour les pays colonisateurs, Royaume-Uni et France principalement, la question coloniale est entendue : ils veulent purement et simplement recouvrer leurs « possessions ». Qui pouvait bien contester la domination coloniale ? Elle paraissait solide : pour ses partisans elle était entrée dans l’ère de l’éternité. Il y avait bien, à l’est de l’Europe, un certain Lénine qui venait de fonder une Internationale communiste, par nature anticolonialiste.

En 1919, avec un groupe de patriotes annamites, il adresse à cette Conférence de Versailles un texte exigeant que le gouvernement français reconnaisse au peuple vietnamien son droit à la liberté, la démocratie et l’égalité, les mêmes garanties qu’aux Européens. Aucune suite n’y sera donnée. Ho Chi Minh comprend que le système colonial n’est pas amendable. Il en tire la conclusion que les nations opprimées doivent compter avant tout sur leurs propres forces et que les Vietnamiens doivent chercher à se libérer eux-mêmes.

Il prend connaissance des thèses de Lénine sur les questions nationales et coloniales. Aidé par des révolutionnaires français tels que Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier, il se rend compte que la IIIe Internationale et les thèses de Lénine répondent à ses aspirations les plus profondes. Il lit Lénine et Marx, Le Capital est son livre de chevet. Il devient communiste.

En 1920, il participe à la fondation du Parti communiste français au Congrès de Tours, ce parti et l’Internationale communiste étant les plus sûrs alliés des colonisés. Le délégué de l’Indochine est salué par les applaudissements du Congrès. En un excellent français, il dénonce les méfaits, les actes d’une répression féroce et arbitraire dont sont victimes 20 millions d’Annamites voués à l’opium et à l’alcool, exploités et traqués par une justice expéditive qui les accable. Le despotisme règne.

Il écrit beaucoup, notamment dans L’Humanité, le journal du parti communiste, et La Vie ouvrière, celui de la Confédération générale du travail (CGT). Il publie Le Procès de la colonisation française.


En 1921, avec des militants des colonies françaises, il fonde l’Union inter-coloniale, première association de l’Histoire française qui regroupa des Asiatiques, des Africains, des Maghrébins, des Malgaches, des Antillais… Cette Union édite Le Paria dont Ho Chi Minh est tout à la fois le fondateur, la cheville ouvrière, le principal rédacteur (et même le dessinateur !). Le Paria est sous-titré Organe du prolétariat colonial, ce qui est tout un programme. Ho Chi Minh y écrit pour défendre toutes les causes des damnés de la terre : les Vietnamiens, bien sûr, mais aussi les Africains colonisés, les Noirs d’Amérique, les Irlandais, les nationalistes turcs, les Chinois…

Un article « savoureux » d’Ho Chi Minh dans le périodique. Le 24 septembre 1922, Georges Carpentier, premier Français champion du monde de boxe (poids mi-lourds), met son titre en jeu face au Sénégalais Battling Siki. Pas le moindre doute, Georges Carpentier va gagner. Or, Battling Siki l’emporte par KO au 6round. Il s’en suit dans la presse une campagne raciste d’une rare violence, bien dans l’air du temps, symbole du colonialisme. Face au déchaînement, rares furent les voix appelant à la raison. Ce fut le cas de Paul Vaillant-Couturier dans L’Humanité. Et de Hô Chi Minh qui, dans Le Paria du 1er décembre 1922, écrit avec malice: « Depuis que le colonialisme existe, des Blancs ont été payés pour casser la g… aux Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc ».

Ho Chi Minh ne se contente pas d’être un des animateurs du tout jeune parti communiste. Il est présent partout où il peut trouver un auditoire pour dénoncer le colonialisme. Cependant, la police veille. Ho Chi Minh, devenu « l’indigène » le plus dangereux de France, est systématiquement poursuivi, épié, contrôlé. Il est souvent à deux pas d’être interpellé. Il sait fort bien ce qu’une arrestation signifierait : la reconduite de force au Vietnam et, à plus ou moins long terme, l’exécution. En 1923, il décide de quitter clandestinement la France pour rejoindre Moscou. Une nouvelle page de sa vie s’ouvre…


2/ Il existe dans votre revue bon nombre d’articles sur Hô Chi Minh, écrits par des chercheurs et historiens. Pourriez-vous parler des articles les plus impressionnants d’après vous ?

Beaucoup sont écrits par Alain Ruscio qui vient de publier récemment en 2019 Ho Chi Minh. Écrits et combats (édition Le Temps des cerises) dans lequel il dresse le portrait d’Ho Chi Minh, le « combattant et dirigeant vietnamien », à partir de ses écrits et discours, et des archives. Perspectives a publié une critique de cet ouvrage par Lina Sankari, journaliste à l‘Humanité. Des extraits.

« Il y a d’abord cet homme qui se plaît à brouiller les pistes. Combien de pseu- donymes Ho Chi Minh a-t-il emprunté ? Une centaine dont celui qui semble le plus amuser l’auteur, Nguyen Ai Quoc, « Nguyen qui aime sa patrie », mille fois écorché par les acteurs de l’époque… Alain Ruscio repart sur les chemins de la lutte anticoloniale… Grâce à des lettres, des rapports de police et des discours, Alain Ruscio reconstitue le parcours de celui qui passa la majeure partie de sa vie dans la clandestinité et dont on annonça même la mort…

Une fois à Paris, dans une lettre adressée en 1919 à Albert Sarraut, alors gouverneur général de l’Indochine, le futur Ho Chi Minh dénonce l’oppression française et les répressions sanglantes : « Sous votre proconsulat, le peuple d’Annam a connu la vraie prospérité et le réel bonheur, bonheur de voir pulluler dans tout le pays des débits d’alcool et d’opium qui, […] avec les fusillades, la prison, la démocratie et tout l’appareil perfectionné de la démocratie moderne, rendent l’Annamite le plus avancé des Asiatiques et le plus heureux des mortels ». Ici – et c’est l’un des points forts du livre d’Alain Ruscio – se révèle l’un des aspects de la personnalité du combattant, qui ne s’est jamais départi de son goût pour la polémique…

… il œuvre à faire de la lutte anticoloniale un axe stratégique du tout jeune Parti communiste. Harcelé par la police, il est contraint à la fuite mais ne peut retourner au Vietnam pour soulever les masses. Il fait étape à Moscou, où il milite au sein de l’Internationale, avant de se rendre en Chine, où il organise la jeunesse vietnamienne révolutionnaire et crée en 1930 le Parti Communiste Vietnamien…

Le livre d’Alain Ruscio trouve également son intérêt en ce qu’il éclaire les débats stratégiques entre Moscou, favorable à la création d’un parti « indochinois », et Ho Chi Minh, qui privilégie la lutte au niveau national. Le chapitre consacré à la réforme agraire et à l’intervention du président pour contrer les dérives gauchistes est tout aussi passionnant. Loin d’être un « théoricien de salon », Ho Chi Minh s’est toujours emparé des questions du quotidien. Un ouvrage qui permet de comprendre comment Nguyen Tat Thanh est devenu l’Oncle Hô.

3/ Chaque année, à l’occasion de l’anniversaire de Hô Chi Minh (19 mai), vous participez à la cérémonie de célébration devant la statue Hô Chi Minh dans le parc Montreau. Avez-vous des souvenirs ?

Cette cérémonie est chaque année un moment fort de l’amitié franco-vietnamienne, un moment rempli d’émotion. Le site du parc Montreau à Montreuil (Seine-Saint-Denis), édifié en mémoire du grand dirigeant vietnamien que fut Ho Chi Minh, le père de la patrie, l’Oncle Ho, est une preuve vivante de l’amitié et de la coopération entre la France et le Vietnam. La ville de Montreuil est très fière d’avoir contribué pour une part importante à l’amitié entre les deux peuples, durant les années de résistance pour l’indépendance nationale, la réunification et la liberté puis dans le processus d’édification et de développement du Vietnam.

Et cette cérémonie est toujours l’occasion d’une visite de l’espace Ho Chi Minh au sein du Musée de l’Histoire vivante, dans lequel sont conservés des documents et objets concernant sa période d’activité en France.


Cérémonie en 2019. De gauche à droite : Madame Tran Thi Hoang Mai, Ambassadrice du Vietnam à l’UNESCO ; Philippe Lamarche, Maire-adjoint de Montreuil ; SE Monsieur Nguyen Thiep, Ambassadeur de la République Socialiste du Vietnam en France ; Hélène Luc, Présidente d’honneur de l’AAFV ; le Colonel Pham Manh Thang, Attaché militaire de l’Ambassade de la République Socialiste du Vietnam en France ; Jean-Pierre Archambault, Secrétaire général de l’AAFV.

4/ Pour terminer, pouvez-vous nous parler de l’histoire étonnante d’un buste d’Ho Chi Minh ?

L’histoire commence vers 1927 au bagne de Poulo Condor. Des prisonniers politiques vietnamiens condamnés pour leur lutte contre le colonialisme y subissent les pires sévices et vexations. Ces célèbres prisonniers étaient ceux qui allaient, au fond de ce bagne, contribuer à créer le Parti Communiste Vietnamien (février 1930), unification des groupes communistes, œuvre d’Ho Chi Minh. Ces prisonniers ont fabriqué symboliquement un buste d’Ho Chi Minh en plâtre qui a évidemment été vite confisqué par la direction du bagne.

L’un des gardiens était Corse, il s’appelait Paul Miniconi et habitait à Poulo Condor avec sa famille. Il exécutait les ordres mais il lui est arrivé à plusieurs reprises de prendre parti pour les prisonniers et lui-même a été mis au cachot. En 1947, lorsqu’il rentre en Corse, il ramène le buste d’Ho Chi Minh et le garde chez lui.

De fil en aiguille, Paul-Antoine Miniconi, âgé de 83 ans, fils de ce gardien du bagne Paul Miniconi, est amené à offrir le buste au musée Ho Chi Minh d’Hanoï. Et pour cela de le remettre à Nguyen Thiep, Ambassadeur de la République Socialiste du Vietnam en France, dont le père a été prisonnier à Poulo Condor.

Une belle et étonnante histoire !

Voir Ho Chi Minh en Corse : une belle et émouvante histoire

Perspectives 113 ; Page 21

https://www.aafv.org/wp-content/uploads/2020/06/Perspectives113.pdf

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