Jean-Jacques Rousseau, le philosophe

L’association « Rousseau à Montmorency » et l’Association d’Amitié Franco-Vietnamienne ont organisé une rencontre « Jean-Jacques Rousseau et le Vietnam : la colonisation, la nature, le philosophe ». Elle s’est déroulée le samedi 28 septembre 2019 au siège de l’Union Générale des Vietnamiens de France.

Voir Perspectives n°111, pages 10 à 14.

http://www.aafv.org/wp-content/uploads/2019/12/PerspectivesN111.pdf

Voir également Perspectives n°109, pages 6 et 7.

Jean-Jacques Rousseau lu et relu par les révolutions :de Philadelphie à Hanoï

de Jean-Paul Narcy et Odile Nguyen-Schoendorff

http://www.aafv.org/wp-content/uploads/2019/05/PERSPECTIVES_109_BD.pdf

Ci-après, un texte d’Odile Nguyen-Schoendorff, Jean-Jacques Rousseau, le philosophe.

Génie polymorphe : romancier, poète, musicien, botaniste, JJR ne se voulait pas philosophe, préférant le sentiment et l’imagination à l’esprit de système.

« Seule, la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre… Tous les établissements humains viennent des passions. » (Essai sur l’origine des langues humaines).

Immense romancier avec La Nouvelle Héloïse, précurseur de la psychanalyse avec Les Confessions, Rousseau reste nénmoins à nos yeux surtout un philosophe. En effet, il a forgé un certain nombre de concepts essentiels, et c’est, si l’on en croit Gilles Deleuze, la fonction même du philosophe : être un créateur de concepts.

A) L’état de nature, l’amour de soi, l’amour-propre, la pitié

*L’état de nature ne constitue pas un concept à prétention historique, encore moins un projet d’avenir, contrairement à ce que prétendait sournoisement Voltaire, accueillant ainsi l’envoi du 2ème Discours (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) :

« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain…On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

L’état de nature est en réalité un concept heuristique, c’est-à-dire une fiction, un modèle explicatif.

JJ Rousseau répond d’ailleurs à Voltaire dans Rousseau juge de Jean-Jacques :

« La nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers les temps d’innocence et d’égalité, quand une fois on s’en est éloigné. »

De plus, l’état de nature n’a rien d’un paradis perdu.La nature y est sauvage : c’est « la forêt », et l’homme n’y est ni bon ni mauvais, c’est un animal « stupide et borné », mais du moins est-il pacifique, ni bon, ni méchant, prémoral…

Les ethnologues comme Lévi-Strauss, admirateur de Rousseau, attestent la plus grande fréquence de peuples pacifiques chez les « primitifs » (mais pas la stupidité) cf.Tristes Tropiques.

*L’amour de soi : c’est un sentiment naturel, expression de l’instinct de conservation. Il est génératif, c’est-à-dire à l’origine de toutes les autres affections.

*L’amour-propre : c’est une perversion de l’amour de soi, qui se développe dans la société, et fait prédominer le paraître sur l’être.

*La pitié : elle freine les dégâts de l’amour-propre. Elle est à la base d’une morale modeste : « Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible ». On en voit une ébauche chez les animaux supérieurs.

Cependant, il serait naïf de se fier à cette universalit de la pitié. Les hommes peuvent la perdre (nazis, colons…), car l’homme est l’être qui se transforme.Il possède la perfectibilité.

B) La perfectibilité

Un des concepts-clefs de Rousseau : là où l’animal est achevé, l’homme évolue. C’est une potentialité précieuse, mais qui est à double tranchant.

Elle permet en effet de développer des tendances vers le Bien, comme vers le Mal.

C’est d’ailleurs la tendance au mal qui l’a, pour l’instant, emporté. L’homme a beaucoup progressé dans les Sciences et les Techniques (Les Arts), mais il s’est dégradé quant aux mœurs (cf 1er Discours). Il a perdu son innocence, et il a inventé grâce aux progrés la propriété privée et l’exploitation du travail d’autrui.

Cf 2ème Discours : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la ociété civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

Rousseau souligne ici que, pour que certains s’emparent des terres, il a fallu que les autres acceptent. Il y a bien eu quelque chose comme un pacte, même si c’était un pacte de dupes.

Le peuple accepte la propriété privée, puis la magistrature, puis la monarchie : toute sa liberté est perdue.

Mais Rousseau, loin de se lamenter, choisit l’optimisme : il ne s’agit pas de revenir en arrière, ce qui est impossible, mais de remettre l’homme et la société à l’endroit.

La question est politique. La politique est fondamentale pour Rousseau, ce sera un des objectifs fondamentaux de l’Emile : donner une éducation civique à ce futur citoyen.

Après avoir dressé l’inventaire des maux de la société dans les deux Discours, Rousseau forge les concepts qui permettront peut-être de les guérir, dans Du Contrat Social.

C’est le titre de l’œuvre la plus emblématique de Rousseau. L’œuvre qui a eu le plus de l’influence sur les peuples opprimés. Celle qui parle à tous de justice et d’égalité.

Les puissances de l’époque ne s’y sont pas trompées. A sa sortie, en 1762, le livre a été censuré, en France comme à Genève. L’ouvrage a été condamné par le Parlement de Paris, brûlé par les autorités de Genève. Rousseu a été mis en état d’arrestation. Dés lors, et, pendant huit ans, il ne va cesser de fuir, dans le canton de Berne, d’où il es chassé, à Moutiers, où on cherche à le lapider. On jette des pierres sur sa maison…

C) Les concepts du Contrat social

Le contrat social est le pacte fondateur de la société. C’est un pacte résultant de la volonté d’union des citoyens, et garantissant l’égalité et la liberté de chacun, Une fois ce pacte établi, chaque individu doit s’y soumettre et y aliéner son intérêt particulier.

Il faut deux actes : un par lequel un peuple devient un peuple.

Un par lequel il élit ses représentants, qui ne sont que les « commissaires » (révocables) du peuple

Le Souverain : le seul souverain est le peuple.

La Volonté Générale : c’est la volonté de chacun, quand il pense à l’intétêt de tous, ce n’est surtout pas l’addition des volontés particulières.

Elle ne peut pas « errer ». La Volonté générale est toujours droite, c’est le jugement qui fait parfois défaut, d’où l’importance de l’éducation.

Rousseau différencie la foule, aveugle, du peuple, éclairé. Pas de démagogie.

Ce que l’homme perd, par le Contrat social, c’est sa liberté naturelle (droit illimité à tout ce qu’il peut prendre), mais il gagne la liberté civile et la propriété de ce qu’il acquiert par son propre travail. (Opposée à la possession par la force).

Malgré tout, Rousseau a conscience du caractère utopique de son projet de vraie démocratie, il écrit : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes….il n’a jamais existé de vraie démocratie, et il n’en existera jamais. »

Si quelqu’un refuse la Volonté générale, on le « forcera à être libre ».

Rousseau nous dit à la fois que la démocratie est impossible, mais conclut que c’est la seule voie à suivre, puisqu’il a jugé utile de nous laisser ce Contrat social, qui a contribué puissamment à l’émancipation des peuples.

Influence de la philosophie de Rousseau

Le Contrat Social est l’oeuvre majeure de la philosophie politique du XVIIIème siècle ! Rousseau y évoque l’idée de Révolution.

« Car les riches et tous ceux qui sont contents de leur état ont grand intérêt que les choses restent comme elles sont, au lieu que les misérables ne peuvent que gagner aux révolutions. » (Sur les richesses (1755-1756).

Voltaire a, hélas, nui à l’image de Rousseau en France, Jean-Jacques a été mieux compris hors de sa patrie, c’est-à-dire hors de Genève, et hors de France, où il a longtemps vécu. En Europe, ce sont les philosophes allemands, Kant, Hegel, Marx et Engels, qui ont le mieux saisi la richesse de son héritage.Dans le monde entier, il a servi de repère pour les peuples épris de liberté.

Comme nous le rappelons dans le n°109 de « Perspectives », dans notre article écrit à quatre mains avec Jean-Paul Narcy : Jean-Jacques Rousseau, lu et relu par les révolutions : de Philadelphie à Hanoï, Le livre Du Contrat social, que la monarchie et les pouvoirs auraient souhaité éradiquer, aura une influence dans le monde entier, dans toute l’Europe, en Amérique du Nord avec Tom Paine et Thomas Jefferson, du Sud avec Mariano Moreno et josé Gervasio Artigas, jusqu’en Asie, et tout particulièrement en Asie. Il sera d’abord traduit par un philosophe japonais, Nakaé Chomin, à qui cet exploit vaudra le surnom de « Rousseau de l’Orient » : sa traduction est en chinois classique, puis en japonais. Le Chinois Yan Ting Dong réalise une traduction en chinois moderne, puis le Chinois Liang Qi Chao propage très largement cette pensée (pensée de « Lu-So ») en Chine, et au Japon, où il a dû s’exiler après l’échec de la révolte des cent jours, et c’est ainsi que le lettré vietnamien Phan Bôi Châu (1867-1940) découvre ce livre à Tokyo en 1905, et décide de préparer l’avènement de la démocratie au Vietnam. Il fonde en 1912 la «Viêt Nam quang Phuc Hôi », « Ligue pour la restauration du Vietnam ». Son but est de chasser les Français du Viernam pour y établir une république indépendante et démocratique. Le Contrat social sera enfin traduit en vietnamien en 1926, et un culte sera voué à « Lu-Thoa » tandis que les Français chercheront à propager de son auteur une image expurgée (de rêveur apolitique) ou une image caricaturale de Rousseau. (Dépravé, nostalgique, misanthrope) !

Phan Bôi Châu, accusé d’un attentat qui aurait tué deux d’entre eux, est condamné à mort (par contumace) par les Français, puis gracié, mais assigné à résidence à Hué jusqu’à sa mort en 1940. Tan Dà, plus frileux, ou Phân Quyênh, influencé par le confucianisme, donnent une image plus conservatrice de Rousseau, démentant sa qualité de « père de la révolution » alors que, partout et de façon récurrente, il restera le philosophe à la fois de la liberté et de l’égalité, ennemi de toutes les formes d’injustices et d’oppression, et icône de tous les mouvements de libération.

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