La jeunesse du général Giáp

Un ouvrage traduit du vietnamien par Vũ Ngọc Quỳnh. Éditions Thế Giới-2017.

Première édition. Traduction française Juillet 2017. 1000 exemplaires

Texte original : Đại tướng Võ Nguyên Giáp. Thời trẻ. Hồng Cư

Il s’agit des années de jeunesse du futur général Võ Nguyên Giáp, de sa naissance en 1911 au village An Xá, de la province Quảng Bình, Centre du Việt Nam, jusqu’en novembre 1931 où Giáp et son frère Võ Thuần Nho furent libérés de la prison de Huế, ville qu’il ne retrouverait qu’en mars 1937, six ans plus tard. Entre-temps, Giáp se forgeait un destin dans l’amour de sa famille, l’amour de son pays , le début de la lutte contre le pouvoir colonial dans le milieu scolaire et plus tard en prison, la rencontre des camarades patriotes et de la jeune Nguyễn Quang Thái qui devint sa première épouse et qui lui donna sa fille aînée Võ Hồng Anh.

Ci-après un extrait sur le village natal An Xá dans la province de Quảng Bình, à la ceinture du Viêt Nam qui marque profondément l’enfance de Giáp.

Le village natal

Sur la carte du Viet Nam, la province de Quang Binh se trouve à la ceinture du pays. C’est une bande de terre étroite où se trouve la Cordillière Truong Son qui s’avance vers de la mer. Une chaîne se détache de la Cordillière jusqu’à la mer : c’est Hoanh Son. Le chemin de mille lieues qui traverse le pays Viet serpente vers le haut de la montagne formant le col Deo Ngang, un paysage fameux. Depuis un temps immémorial tant de personnages illustres du pays ont laissé leurs empreintes ici. Arrivé à Deo Ngang, le voyageur regarde le ciel et les montagnes et pense soudainement à l’amour de la poétesse Thanh Quan, femme du sous-préfet de Thanh Quan :

Pensant avec nostalgie à son pays, le râle d’eau ressent de la douleur

Regrettant son foyer, la perdrix se perd dans sa plainte

M’arrêtant ici, je contemple ciel et monts et mer

Rien que mon cœur qui reste attaché avec moi-même

Contemplant Nhat Le, on pense à la mélancolie de Nguyen Du :

Elle jette un regard triste à l’estuaire dans la tombée du soir

De qui sont les voiles des barques qu’on entrevoit au loin?

Quang Binh est une terre historique. L’an 1306, la princesse Huyen Tran partit du pays Viet pour devenir la reine du royaume Cham, ajoutant deux districts O et Ly à la zone frontière du sud du Dai Viet. « Quang Binh est la terre du district O ». De nombreux vestiges de la civilisation Cham restent sur la terre de Quang Binh. Plusieurs événements historiques du pays laissent des empreintes profondes sur la terre du Quang Binh.

Qui a donc construit la fortification Luy Thay pour qu’elle soit si haute ?

Qui a donc creusé la rivère Gianh pour qu’elle soit si profonde ?

La chanson populaire est empreinte de l’amertume des deux siècles de la guerre de sécession du pays entre la seigneurie du Nord des Trinh et celle du Sud des Nguyen, séparées par la rivière Gianh.

A partir de novembre 1558, date à laquelle Nguyen Hoang avait obtenu le gouvernement de Thuan Hoa pour éviter les méchancetés de son beau-frère Trinh Kiem jusqu’en juillet 1786, date à laquelle les partisans Tay Son sous le commandement de Nguyen Hue s’emparèrent de Phu Xuan puis se dirigèrent directement vers Thang Long, réunissant ainsi les deux régions du pays, deux longs siècles avaient scindé le pays en deux.

Qui fut le constructeur de Luy Thay?

Ce fut le général (NDT: le terme vietnamien est « quan nội tán ») Dao Duy Tu (1572-1634 ), appelé par ses contemporains «  le Maître » (Thay). Il avait de larges connaissances mais fut empêché de se présenter aux concours car son père, Dao Ba Han, exerçait le métier de chanteur. Tu avait dû abandonner l’espace gouverné par le Lê et les Trinh pour s’enfuir dans le Sud et servir la seigneurie Nguyen. Après quatre siècles, cette construction militaire a subi des dégradations mais laisse dans l’esprit de la population une forte impression sur sa position stratégique majeure:

On craint en premier le Luy Thay

Et en second le marécage Vo Xa

Dans l’histoire contemporaine, plusieurs régions du Quang Binh ont été des foyers de résistance des partisans du Can Vuong contre les Français. La population garde encore les statues de deux hommes : Monsieur le Lettré et Monsieur le Militaire sur deux blocs géants de pierre dans l’îlot Len Bang. Monsieur le Lettré fut Hoang giap Pham Huy Don (premier docteur de la deuxième liste des lauréats du concours mandarinal), Monsieur le Militaire fut le commandant – docteur Le Truc qui commandait les partisans du Can Vuong au nord de Quang Binh en 1885-1888.

Pendant les deux résistances, plusieurs noms de zones et d’hommes ont animé la tradition de résistance indomptable du Quang Binh : Xuan Bo avec le héros Lam Uy , le village de résistance Cu Nam, le village marin Canh Duong, le village-îlot La Ha, la grotte Phong Nha et la route numéro 20, point de départ de la piste Ho Chi Minh, le bourg Dong Hoi, la dune Bao Ninh, la rivière Nhat Le et la mère Suot ainsi que les héroïnes célèbres de la résistance contre les Américains.

La jeunesse de Vo Nguyen Giap a été intimement liée au village An Xa au bord de la rivière Kien Giang.

La rivière Kien Giang prend source à la chaîne Truong Son, traverse la région de la montagne An Ma, arrose la plaine des deux districts, s’engage dans la lagune Hai Hac pour se jeter dans l’estuaire Nhat Le. Des deux rives de la rivière, l’une est érodée, l’autre colmatée.

An Xa est situé du côté colmaté, le côté érodé appartient à une autre commune. L’allée du village longe la rivière ; du temps de son enfance, les arbres poussaient le long de l’allée du village comme une forêt. Certains arbres qui se penchaient sur l’eau, nommés « Cừa », étaient d’une grande beauté. Les barques nommées « Noốc » étaient entassées sur l’embarcadère. Selon les dires de la population, un certain nombre de blocs de pierre qui formaient les marches au bord de la rivière Kien Giang provenaient de la muraille de la citadelle Ngo (la citadelle Ninh Vien), un vestige des Cham, située à un kilomètre au sud du chef-lieu du district Le Thuy.

Pour aller d’An Xa au chef-lieu du district, il fallait naviguer à contre-courant de la rivière Kien Giang, en traversant des villages en amont : Tuy Loc, Dai Phong, Thuong, Phong. La mère et les sœurs de Giap allaient au marché du district en barque. Remontant la rivière, et à sa source, on vint à l’endroit où la famille se rendait pour la cérémonie et la toilette des tombes ancestrales au pied de la montagne An Ma.

En aval de la rivière se trouvait le village An Lac où siégeait une église catholique . En ce temps-là , les enfants d’An Xa détestaient ceux du village catholique et des bagarres éclataient fréquemment entre eux.

La barque suivait le cours de la rivière en direction de Dong Hoi, débouchant sur la grande laguneHac Hai. L’eau venait des sources An Sinh, Cam Ly réunissant une centaine de cours d’eau, formant une surface immense comme la mer, scintillant de lumière. Tout autour, s’élevaient des dunes d’une blancheur éclatante et au sud se dressait la montagne Dau Mau dans sa majesté méditative. Le petit Giap accompagna maintes fois son père ou ses sœurs dans la barque qui les emmenait à Hac Hai pour cueillir les algues servant d’engrais aux tubercules du jardin familial. Les algues de Hac Hai étaient d’excellents engrais pour toutes les plantes.

La population d’An Xa exploitait aussi du jonc à la lagune Hac Hai pour tisser des nattes.

Pour le petit Giap , An Xa était un village plein de jardins et les jardins sont le paradis des enfants. An Xa avait trois quartiers : le quartier intérieur, le quartier médian et le quartier extérieur. Les toits de chaume étaient noyés dans les jardins où poussaient à profusion les arbres fruitiers. Aux deux bouts du village se trouvaient des « Loi », buissons épais dont certains étaient mystérieux. Entre le quartier intérieur et le quartier médian, s’étalait un terrain sauvage appelé « Dong dong » ,où poussait un arbre dit « bun » réputé d’être hanté par une myriade de fantômes.

Le jardin familial était le préféré. Le jardin de devant avait un jaquier aussi imposant qu’un arbre séculaire et plusieurs orangers. Le jardin de derrière était réservé aux bananiers, aux goyaviers, aux féviers, aux « pêchers de fée », aux caramboliers à fruits délicieux que les tourterelles venaient souvent goûter. La mère soignait les fruits du jardin, les cueillait suivant les saisons pour les vendre au marché Treo et celui de Che. Mais plus attrayants encore étaient les jardins des voisins. Celui de la vieille Tho possédait un pamplemoussier. Un des jeux des élèves qui suivaient des cours de chinois classique avec le petit Giap fut , lorsque le père était en visite à la rizière, de pénétrer à travers la haie dans le jardin de la vieille Tho pour cueillir en cachette un pamplemousse, objet de leur festin. Si le père était au courant de ce jeu, une punition impitoyable était la conséquence. Le père avait la réputation d’être sévère mais les garçons turbulents restaient inchangés.

Un jeu encore plus hardi était de s’infiltrer à travers le jardin en arrière, de traverser les quelques rizières de semis appelées  « Trua » jusqu’aux étangs à côté des rizières inondées d’eau. Les étangs, les rizières s’étendaient à perte de vue jusqu’à l’horizon. Les étangs, c’était le paradis des gamins, où ils attrapaient des poissons, même le menu fretin les remplissait de joie.

Pour le petit Giap, ces heures de jeu avec ses camarades furent assurément des moments de félicité tout en sachant qu’en rentrant chez lui il allait être puni, réprimandé et quelquefois recevoir des coups de rotin. Une fois, monsieur Nghiem saisit la perche qui soutenait la porte et le petit garçon dut se réfugier sous l’autel en demandant pardon.

On parlait de perche qui soulevait la porte car celle-ci était faite de feuilles de « ke », il fallait l’élever avec une perche et la rabattre la nuit venue.

C’était une maison de trois travées avec deux demi-travées sur le flanc et une maison transversale faisant office de cuisine.

La travée de droite était la chambre des femmes et des filles, où était disposée une grande malle de la mère. Dans la travée centrale étaient disposés l’autel des ancêtres et un lit de camp en bois ainsi qu’une chaise longue en bambou. La travée de gauche était réservée au père avec un lit et une armoire incrustée héritée des temps anciens. Une salle à l’ouest était destinée aux élèves et à la lecture du père.

La décoration de l’intérieur de la maison était simple. Au cabinet de lecture du père étaient suspendues deux sentences parallèles d’étoffe occidentale rouge. Devant l’autel étaient collées des cartes vermeilles « Bonne Nouvelle Année » avec l’écriture de l’auteur des offrandes.

Un jour le père dit : « Il faut enlever ces cartes . Leurs auteurs sont liés aux Lettrés participant à l’insurrection et sont pourchassés par la police ».

Devant la maison se trouvait une parcelle de terre appelée « cuoi » assez large sur laquelle on parsemait de la terre venant des rizières à l’arrivée du printemps pour cultiver des choux . Entre ce terrain et le jardin se dressait un mur de briques. Se trouvait un bassin au figuier attenant à une vasque de plantes ornementales dont monsieur Nghiem prenait soin personnellement : pivoine, grenadier, œillet d’Inde, fleur « trang », lilas. Il y avait aussi un abricotier aux fleurs jaunes ainsi qu’un ginseng dont le goût était si amer.

Chaque fois que le soleil paraissait, les ombres des arbres se projetaient sur la cour, vacillant sans cesse. Les chants d’oiseaux emplissaient l’espace ; quelques papillons voltigeaient dans le jardin .

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