L’Histoire vue comme une légende

La manifestation pour soutenir Ho Chi Minh à Mazargues en 1948

Les travailleurs indochinois en France

Pendant la deuxième guerre mondiale la France a subi une pénurie économique et de main-d’oeuvre. Afin de remédier à cette situation, la France a recruté des ouvriers indochinois en 1939-1940, un recrutement forcé sous le prétexte de «sauver la patrie», une patrie qui n’était pas la leur. Chaque famille indochinoise devait fournir un ouvrier. Les riches familles payaient les gens qui servaient de «remplaçants» à leurs enfants. Vingt mille paysans pauvres sont allés en Europe. Ils étaient maltraités et les abus étaient atroces. Les autorités les classèrent comme Main d’œuvre Indigène (M.O.I ).

Une coïncidence, le mot «mọi» en vietnamien, avec presque la même prononciation, signifie le sauvage, le barbare. Avec le temps, les termes «mọi» et «nhà quê» sont devenus des termes péjoratifs pour parler des Indochinois.

À leur arrivée en France, ces ouvriers restaient provisoirement dans les bâtiments d’une prison nouvellement construite avant d’être transférés. Les photos d’identité avec leurs matricules autour du cou, les empreintes digitales étaient prises comme pour de vrais condamnés. Ils ne touchaient pas de salaires pour leur labeur. L’égalité entre les ouvriers indochinois et français n’existait pas. Nés dans une colonie française, les ouvriers indochinois n’étaient pas citoyens français. Pour justifier cette exportation forcée de main d’oeuvre, les fonctionnaires disaient aux travailleurs indochinois qu’«on avait besoin d’eux pour sauver la Métropole car la France était en danger». Sur leurs papiers d’identité, les ouvriers devaient indiquer leur race, à savoir pour la France «annamite», synonyme d’infériorité. Ils travaillaient dans des usines d’armement, dans des mines, avaient des salaires de misère et étaient logés dans des taudis. Les patrons diminuaient leurs salaires sous prétexte d’économies pour leurs pensions quand ils seraient rapatriés. En réalité, ils ne toucheront jamais ces «pensions». Cinq cents ouvriers furent envoyés en Camargue en vue de cultiver le riz. Ils dormaient dans des cabanes couvertes de tôles en hiver. En raison des différences de langage, les ouvriers, par nature plutôt doux, restaient muets, ne se plaignant pas : les patrons en profitaient pour multiplier les abus. Une minorité s’évada, n’acceptant pas ces injustices. Grâce à leur expertise de la culture du riz, la Camargue sauvage a ainsi été transformée en une région productrice de cette céréale.

La guerre d’Indochine

Le mouvement populaire en Indochine pour l’indépendance nationale prit son essor, aussi, craignant que les ouvriers appellent à le rejoindre, les autorités commencèrent-elles à rapatrier plus de 17 000 ouvriers célibataires sans leur donner aucune récompense ni pension. Ceux qui s’étaient mariés avec des Françaises ne furent pas considérés comme des perturbateurs. Quelques-uns décidèrent de rester en France car ils n’avaient pas les ressources pour rentrer au Vietnam et aussi parce que leurs femmes et leurs enfants n’étaient pas autorisés à les accompagner.

Les autorités françaises escomptaient que ceux qui restaient ne causeraient pas de troubles. Mais, après la proclamation d’un Vietnam indépendant le 2 septembre 1945, les ex-ouvriers organisèrent des démontrations de soutien à l’indépendance. Ils étaient surveillés de près par la police et même interpellés. Leurs maisons étaient perquisitionnées.

À la fin du conflit mondial, la France refusant l’indépendance, ce fut la guerre d’Indochine. La question des rapatriements tomba dans l’oubli. Ceux qui étaient restés et qui étaient mariés à des Françaises rencontrèrent des obstacles administratifs. Les autorités civiles n’acceptaient pas les noms en vietnamien pour leurs enfants dans les actes de naissance et, en même temps, refusaient de donner la nationalité française…

Après la victoire de Dien Bien Phu en 1954, les Accords de Genève, qui prévoyaient des élections, ne furent pas respectés par la France et les États-Unis. Les accords du 20 juillet comportaient l’organisation d’élections générales. Elles furent fixées pour juillet 1956 et n’auront jamais lieu. Tous les observateurs de l’époque assurent que Hô Chi Minh aurait remporté de 70 à 80 % des voix sur sa personne (cité dans les Mémoires d’Eisenhower, président des États-Unis, 1953-1961). Et le Vietnam fut divisé en deux états. Les travailleurs indochinois qui restaient en France devaient changer de nationalité car le retour au Vietnam devenait compliqué. En outre, les ex-ouvriers qui étaient sympathisants du Viet Minh (Alliance des Vietnamiens pour l’indépendance du Vietnam) se voyaient quelquefois refuser la nationalité française, même s’ils avaient rendu des services à la France et s’étaient mariés avec des Françaises. Après 1975 et la victoire contre l’agression américaine et ses crimes de guerre et contre l’humanité, ce fut la réunification, l’indépendance nationale et la liberté.

Des noms de rue

Les descendants des ouvriers indochinois ne manquent pas de raconter les tribulations de leurs parents en France, notamment la réquisition de leurs logements, sans oublier leurs contributions à la lutte pour l’indépendance de leur pays natal. Les photos de Ho Chi Minh et de drapeaux du Viet Minh, témoignages de leur soutien au Viet Minh, leur barra le chemin vers la naturalisation française. On pourrait croire que tout cela n’est qu’une légende. Mais non. Il existe en France 7 rues nommées Ho Chi Minh (à Givors, Lanester, Vénissieux…) dont la statue est érigée au parc Montreau à Montreuil (93). Chaque année, une cérémonie y est organisée pour l’anniversaire de sa naissance, le 19 mai 1890. Deux cents rues portent des noms du Vietnam, comme Hanoi, Saigon, Tonkin, Son Tay… (1), illustrant les relations « compliquées » entre la France et le Vietnam. Nous y reviendrons dans un prochain numéro de Perspectives.

TRAN Thu Dung

(1) Tran Thu Dung : Les empreintes du Vietnam à travers les noms des rues en France, Édition. Dong Tay, 2014

Les descendants des travailleurs indochinois ; deuxième à partir de la droite Tran Thu Dung

Une poésie

Je me rappelle d’une poésie dans un livre scolaire vietnamien, contemporaine de la période où le mouvement du Viet Minh développait son influence :

Dans le village des montagnards

Dès le bonheur du matin

Les Français furent entrés

Réclamer la remise de toutes

Les photos de Ho Chi Minh

Une vieille montagnarde sortit

De sa cuisine un pot de sel

Mis sur la table avec le respect

« La voici ma photo de Ho Chi Minh ».

Cette poésie exprime la gratitude de montagnards pour Ho Chi Minh qui leur avait procuré du sel, un aliment des plus précieux pour eux. Les colons français fouillèrent les maisons et arrêtèrent tous ceux qui soutenaient le Viet Minh. Les drapeaux et les photos trouvées de Ho Chi Minh servirent de preuves. Ainsi en allait-il des agissements de l’armée coloniale de la France, «le pays de la liberté».

Cérémonie organisée chaque année au parc Montreau à Montreuil (93) pour l’anniversaire de la naissance d’Ho Chi Minh, le 19 mai 1890

De gauche à droite : Madame Tran Thi Hoang Mai, Ambassadrice du Vietnam à l’UNESCO ; Philippe Lamarche, Maire-adjoint de Montreuil ; SE Monsieur Nguyen Thiep, Ambassadeur de la République Socialiste du Vietnam en France ; Hélène Luc, Présidente d’honneur de l’AAFV ; le Colonel Pham Manh Thang, Attaché militaire de l’Ambassade de la République Socialiste du Vietnam en France ; Jean-Pierre Archambault, Secrétaire général de l’AAFV.

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