Une Histoire particulière

La guerre d’Indochine, aujourd’hui oubliée, a marqué la fin du colonialisme français en Extrême-Orient. Mais, au milieu des drames et des souffrances dont ont souffert, d’abord, les peuples de la région, il y eut des moments pénibles pour certains Français. Dont des emprisonnements. Une histoire d’amour bien peu ordinaire s’est nouée dans un de ces camps de prisonniers. On notera au passage que, contrairement à la légende noire construite par les nostalgiques du “bon vieux temps des colonies”, ces Français ne furent pas, dans leur masse à quelques exceptions près, maltraités, même s’ils souffrirent évidemment de privations, en particulier alimentaires (ils avaient les mêmes rations que les Vietnamiens).

On se permettra, çà et là, de ne pas souscrire forcément au calendrier du déclenchement de la guerre d’indochine. Ce n’est pas en décembre 1946, par une attaque du Viet Minh, qu’il se produisit. Le Corps expéditionnaire français avait entrepris la reconquête du Nam Bo (“Cochinchine” pour les colonialistes) dès octobre 1945. Sans compter le terrible bombardement et le contrôle de Haiphong, poumon du nord, qui marqua la généralisation du conflit (23 novembre 1946). L’initiative du Viet-Minh à Hanoi, en décembre, ne fut qu’une riposte à cet acte de guerre.

Maintenant, on se rencontre sur Meetic ; il y a peu, au bureau, dans un club de sport ou de vacances ; plus avant encore, dans les rues du village ou le salon des parents. Bref, tout était assez prévisible. Mais, que de hasards aura-t-il fallu pour que les gènes des familles Dedienne, bourguignonne, Debesson, originaire de l’Allier, et Legrand, originaire du Pas-de-Calais, avec la collaboration de deux jolies tonkinoises, concourent à la naissance de l’auteur d’Une histoire particulière, Jean-Louis Dedienne…. Jean-Louis, fils d’Henriette et de Jean a écrit ce livre consacré à ses parents, décédés tous deux, afin de leur rendre hommage. Son livre retrace leur parcours ainsi que celui de leurs familles respectives, au travers de l’histoire de France et de l’Indochine, pour que subsiste une trace de leurs aventures et de leur passage sur cette Terre.

Henriette Legrand, née le 26 février 1927 à Oran, est eurasienne, d’une façon assez originale puisque née de deux parents eurasiens. Son grand-père paternel, Jules Legrand, est engagé dans la marine en tant que quartier-maître infirmier. En 1897, il est envoyé en mission sur les rives du Fleuve Rouge où il rencontre et épouse Marie Nguyen Thi Du. Henri naîtra bientôt. Son grand-père maternel, Léon Debesson, sergent-chef dans la marine, est missionné pour créer un poste avancé dans le district de Loc Binh, où le chef de village lui offre en cadeau une jolie jeune fille de 16 ans, Thao. Ainsi naîtra Louise. Louise et Henri se rencontrent sur le bateau qui les ramène en France… Mais le mariage ne durera pas, et Louise retournera seule s’installer au Vietnam, à Hanoi, avec Henriette et son frère.

Le 26 décembre 1946, lors de l’attaque de la ville de Hanoï par le Viet-Minh, marquant le début de la guerre d’Indochine, Henriette et sa mère sont faites prisonnières par le Viet-Minh. Elles vont marcher six mois au travers du nord Vietnam, pour se retrouver dans un camp de prisonniers civils, situé entre Cao Bang et la frontière avec la Chine.

Jean Dedienne est né le 28 décembre 1924, à Chalon-sur-Saône, en Bourgogne. Il s’engage à 20 ans dans l’armée française, pour la durée du conflit, afin de participer à la victoire des Alliés face à l‘Allemagne nazie. Il passe ses permis de conduire et devient chauffeur de poids lourds. En juin 1945, l’armée française cherche des volontaires pour partir aux USA monter une entité militaire française et épauler ensuite les Américains au Vietnam dans leur lutte contre les Japonais installés dans ce pays depuis le début de leur engagement dans la Deuxième Guerre mondiale. Jean se porte volontaire et est retenu. La capitulation japonaise met fin à l’opération, et Jean embarque donc finalement pour Saïgon où il arrive au début de l’année 1946. Affecté tout d’abord au transport de prisonniers japonais utilisés comme travailleurs sur le port de Saïgon ou dans les différentes usines aux alentours, il part ensuite au Laos, avec un commando chargé de remplacer les Chinois, installés au Laos, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le pays leur ayant été « attribué » lors d’une conférence organisée par les Alliés, sans la France, qui affectait le nord Vietnam et le Laos aux Chinois, le sud Vietnam et le Cambodge aux Anglais. Il séjourne quelques mois au Laos, et est ensuite réaffecté dans sa compagnie, à Hanoï et dans les alentours, toujours comme conducteur de véhicules militaires.

Le 17 juillet 1947, deux semaines avant la fin de son engagement dans l’armée et donc de son retour en France, il est fait prisonnier, seul, au volant de son camion, par des soldats du Viet-*Minh. Il va marcher pendant un an, une grande partie de nuit afin d’échapper aux avions de reconnaissance français, avec pour seul repas un bol de riz, matin, midi et soir, accompagné quelquefois de morceaux de poissons, ou de poulet. Il n’arrivera, fatigué mais vivant, qu’aux environs de juillet/août 1948 dans un camp de prisonniers militaires, situé du côté de Cao Bang, près de la frontière chinoise, à quelques kilomètres de celui où sont retenues Henriette et Louise. Celle-ci est en mauvaise santé, et Henriette se démène « comme un homme » pour protéger sa mère, faisant l’admiration de ses camarades de détention.

Dans le camp de prisonniers militaires, beaucoup sont morts de maladie : paludisme, malaria, dysenterie et autres maladies tropicales, affaiblis par la malnutrition. Mais le chef du camp est un homme jeune, fils de mandarin, cultivé, parlant français couramment, et ayant fait une partie de ses études en France. Il s’appelle Ben Lung, c’est un personnage intègre, juste, qui ne cherche pas à maltraiter les prisonniers, la nature s’en chargeant à sa place. En fin d’année 1948, il a l’idée généreuse de proposer au chef de camp des prisonniers civils une rencontre des deux communautés afin de permettre aux détenus civils et militaires, de confession chrétienne, de fêter Noël ensemble. Celui-ci accepte, et une première réunion d’organisation a lieu quelques jours après cette décision. Quelques kilomètres séparaient les deux camps, mais avec la densité de végétation et le terrain très accidenté dans cette région du Tonkin, il a fallu presque deux jours de marche pour rallier le camp civil. Jean faisait partie de la délégation, et ce fut la première rencontre avec Henriette. Immédiatement, une attirance réciproque s’est formée entre ces deux êtres.

Ce 24 décembre 1948 fut un des plus beaux jours vécus par les prisonniers depuis bien longtemps. Le repas de Noël ne fut pas différent de l’ordinaire, mais ce fut un moment de communion, d’oubli, pour une soirée, de leur situation difficile, un moment inoubliable de paix et d’amour.

Dès le début d’année 1949, Ben Lung autorisa des prisonniers militaires à se rendre de temps en temps au camp civil. Évidemment, Jean était toujours du voyage, heureux de revoir sa tendre *bien aimée qui l’attendait impatiemment. Les deux jeunes gens rêvaient d’une union apparemment impossible, et en parlèrent à un ami de Jean, Ernest, qui était devenu le cuisinier de Ben Lung, de sa famille et de ses principaux collaborateurs. Le chef de camp tout d’abord refusa catégoriquement cette idée absurde, puis, après mûre réflexion, trouva la demande envisageable, acceptable, enfin géniale ! Mais il fallait l’autorisation de Ho Chi Minh. Après une attente de plusieurs jours, qui sembla interminable aux jeunes gens, la réponse arriva. Ho Chi Minh accepte et autorise cette union !

Ainsi, le 02 août 1949, a lieu le premier mariage entre un prisonnier militaire et une détenue civile. Une cérémonie officielle est organisée, en présence du gouverneur de la région, le capitaine Luong, qui célèbre le mariage, du chef de camp Ben Lung, de deux témoins, un civil et un militaire, ainsi que de toute la communauté des prisonniers civils et militaires en état de se déplacer. Un repas amélioré est servi aux invités, Henriette et Jean reçoivent en cadeau de mariage, de la part de Ben… un poulet entier !

Suite à cet événement, Ben Lung est promu chef des deux camps de prisonniers ; il s’installe dans celui des civils, où les jeunes mariés sont autorisés à vivre ensemble, et rapatrie également son cuisinier Ernest. Le quotidien devient plus aisé pour les deux femmes, puisque maintenant elles ont un homme pour les aider ; Henriette s’occupe de son mari lorsque celui-ci a une crise de paludisme, maladie contractée par la plupart des militaires français. Malheureusement Louise, trop affaiblie, disparaît en automne 1950, sans connaître la joie de la libération car, cette même année, le soir de Noël, Ben fait part aux détenus d’une lettre envoyée par Hô Chi Minh. Celui-ci leur souhaite un bon Noël et, comme cadeau de fin d’année, leur offre…la liberté ! Les prisonniers civils sont libérés en tout début d’année 1951. Henriette refuse d’être libérée sans son mari et reste au camp avec lui ; ils seront libérés le 15 février de cette même année, lors d’un échange de prisonniers entre la France et le Viet-Minh, et ramenés, par voie maritime, sur un poste avancé français, puis sur Hanoï, et enfin Saïgon, où ils vont passer quelques semaines en hôpital militaire avant d’être rapatriés en France, direction la Bourgogne… où une nouvelle vie, simple, familiale et travailleuse s’ouvrira à eux, bien loin des circonstances aventureuses de leur histoire d’amour !

Jean-Louis DEDIENNE et Anne HUGOT-LE GOFF

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *