Il y a un siècle : à la conférence de Versailles, le premier acte politique du futur Ho Chi Minh

En 1911, un très jeune Annamite (c’est le terme alors utilisé pour désigner les Vietnamiens) quitte sa terre natale pour tenter de comprendre cet Occident qui a privé son pays de son indépendance. Il a nom Nguyen Tat Thanh. Ce nom ne dira sans doute rien aux lecteurs de 2019. Évidemment, le fait qu’il ait choisi comme pseudonyme, trente ans plus tard, Ho Chi Minh, permettra d’y voir plus clair. Le jeune homme parcourt le monde (New York, Boston, Dakar, Londres…), vivotant grâce à de petits emplois. Mais il observe, intensivement, il apprend avec avidité.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il s’installe en France.

C’est le moment ou se réunissent, à Versailles, les grandes puissances capitalistes, afin de redécouper le monde selon leurs critères et évidemment leurs intérêts. Pour les pays colonisateurs, Royaume-Uni et France principalement, la question coloniale est entendue : ils veulent purement et simplement recouvrer leurs « possessions ». Qui pouvait bien contester la domination coloniale ? Elle paraissait solide : pour ses partisans elle était entrée dans l’ère de l’éternité. Il y avait bien, à l’est de l’Europe, un certain Lénine qui venait de fonder une Internationale communiste, par nature anticolonialiste. Et, à l’ouest, pour des raisons fort différentes, le président américain Wilson qui tentait de concurrencer ces vieilles puissances européennes. Mais rien de menaçant à court terme.

Arrive donc à Paris, précisément à ce moment, le jeune Annamite. Il se joint à d’autres patriotes, plus âgés, plus expérimentés. Le petit groupe adopte un pseudonyme, Nguyen Ai Quoc, que l’on peut traduite par « Nguyen qui aime sa patrie », c’est là une première et fondamentale indication. Il se met à la rédaction d’un texte résumant les aspirations de son peuple. Ce seront les « Revendications du peuple annamite » (juin 1919), signées, donc, Nguyen Ai Quoc, pseudonyme qui deviendra à ce moment celui du seul jeune Annamite. Rien de flamboyant, encore moins de révolutionnaire, dans ce court texte : le futur Ho Chi Minh entame alors à peine le chemin qui le mènera fin 1920 et jusqu’à la fin de sa vie au communisme. Non, en juin 1919, les « Revendications » sont d’essence réformiste, se contentant de réclamer les droits élémentaires : amnistie en faveur des condamnés politiques, justice égale pour tous, liberté de presse et d’opinion, d’association et de réunion, accès à l’instruction, etc. Mais cette simple liste est en soi une accusation écrasante : ce système colonial, foncièrement répressif et réactionnaire, après un demi-siècle de domination française sur l’Indochine, refusait donc ces libertés élémentaires, ces simples droits à une existence humaine. Aucune délégation – et en premier lieu celle de la France, dirigée par Clemenceau, qui avait bien oublié ses engagements de jeunesse – ne daigna même répondre aux « Revendications ». Plus grave, aucun journal, probablement sur ordre, ne signala ce texte.

Aucun journal ? Si : L’Humanité, alors socialiste, mais qui avait déjà esquissé un virage vers des options révolutionnaires, publiera ce texte (18 juin 1919), commentant : « Comme socialistes sincères, défendant les droits de tous les peuples, nous appuyons les protestations des Annamites victimes des crimes du colonialisme français comme nous soutenons les revendications des Égyptiens victimes de l’impérialisme anglais ».

Pour Nguyen Ai Quoc et ses compagnons, ce fut là un moment de vérité. Que le journal de Jaurès ait choisi seul de soutenir ce combat fut pour eux révélateur tout à la fois de l’hostilité ou de l’indifférence de la majorité du monde politique et, a contrario, de la possibilité de nouer des alliances avec sa frange la plus engagée. C’est d’ailleurs ce moment que choisit Quoc pour adhérer au Parti socialiste. Il y régnait alors un vif débat stratégique : pour ou contre l’adhésion à l’Internationale communiste ? Le jeune Annamite ne pouvait que se ranger aux côtés du seul courant qui se prononçait ouvertement pour la lutte anticolonialiste conséquente. Il fit la connaissance de Marcel Cachin. Surtout, il se lia d’une amitié, basée sur une admiration mutuelle, avec Paul Vaillant-Couturier. Il prit connaissance, toujours dans L’Humanité (17 juillet 1920), des thèses de Lénine « sur les questions nationales et coloniales ».

Cinq mois encore, et Nguyen Ai Quoc, délégué au congrès de Tours, joindra son vote aux partisans de la nouvelle Internationale, devenant l’un des fondateurs du Parti communiste français.

Après la mort d’Ho Chi Minh, le grand poète algérien Kateb Yacine rappela que le jeune Nguyen Tat Thanh avait dû gagner sa vie en balayant la neige dans les rues de Londres :

« Cet homme, c’était Ho Chi Minh,

Balaya du même coup deux grandes puissances impérialistes ».

Alain Ruscio, Historien.

L’auteur publiera, en septembre 2019 aux éditions Le Temps des Cerises, un nouvel ouvrage, Ho Chi Minh, Écrits et Combats.

Photo : Ho Chi Minh au Congrès de Tours, fondateur du PCF.

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