LN Connaissance du Vietnam 2 – Nguyen Huy Thiep

Éditorial
L’Écrivain vietnamien Nguyễn Huy Thiệp, né dans un faubourg de Hanoi en 1950, vient de nous quitter. Il était internationalement connu et apprécié pour ses nouvelles, ses pièces de théâtre et son roman À nos vingt ans publiés
en 2005 en France.
Il fait partie des écrivains qui, dans les années 1980, ont participé à la renaissance littéraire du Vietnam en prenant leurs distances par rapport au réalisme socialiste. C’est le recueil de nouvelles Un général à la retraite, publié en 1987, qui l’a fait connaître.
Nous tenons, avec Dominique de Miscault, à lui rendre hommage et vous inviter à le lire. En avril dernier, à propos des forêts vietnamiennes, nous nous souvenions de son roman et du film de Vuong Duc intitulés Les coupeurs de bois. Dominique avait alors demandé à Đặng Anh Đào, ancienne professeure de littérature à l’Université Nationale de Hanoi, de consacrer un article à Nguyen Thuy Thiep.
Notre Lettre Spéciale s’appuie sur cet article intitulé Nguyen Huy Thiep encore une fois retrouvé.
Nicole Duchet Trampoglieri, Présidente


Dans le jardin de Thiep, ruelle des cigognes : Dao, Thiep, Dom, et Nguyen Thu Thuy

Pour Dao, « l’oeuvre entière de Thiep est voilée par les brumes du passé et enmême temps, elle suggère les problèmes du présent :

Voilà l’eau qui se jette à la mer

Les flots se soulèvent indéfiniment

Pourquoi l’eau ne se retourne pas ?

Pourquoi la vie ne se retourne pas non plus ?

je les pense comme une lanterne aux ombres mobiles. Toutes ces ombres sont vivantes, agissent et tournent sans cesse. Jamais on ne les oublie » …
 » Le but de tous ces renversements pour l’écrivain c’est d’affirmer sa recherche du renouvellement de l’écriture, de voir la société, l’humain, le monde d’une autre façon. »
Le monde de Thiep est « mi-réel, mi-fantastique ». On peut voir dans les récits de Thiep,  » un fleuve qui coule sans cesse au travers des villages.

Le Fleuve fertile qui nourrit le peuple, avec ses rivages si beaux, qui inspire les rêves des jeunes villageois et rallume le feu dans leur coeur, l’espoir de partir à la recherche d’un nouvel horizon. “O fleuve, coule, coule à jamais”.
Les vagues du fleuve affluent vers la mer… Les récits de Thiep sont comme un hymne à la nature qui est en train de se rétrécir à cause de l’urbanisation et qui pourrait être anéantie par l’exploitation humaine. Ces récits nous donnent la nostalgie de la verdure et de la nature, paradis qui se perd de jour en jour ! « 

En écrivant ces lignes, Đặng Anh Đào pense en particulier aux récits « Souviens-toi de la campagne natale bien aimée et « La campagne qui s’étend à l’infini ». Pour elle, le style de Thiep est simple, accessible ; son « langage est commun à celui de ses lecteurs ».


Nguyen Huy Thiep, encore une fois retrouvé (par Đặng Anh Đào1)

En 1995, Nguyen Huy Thiep m’avait donné une anthologie de ses récits avec la dédicace : « Pour madame la Prof. Dang Anh Dao, Nguyen Huy Thiep qui n’écrit plus ! ». Cette dédicace est typique de Thiep qui ne se présente qu’à la troisième personne. Voilà l’eau qui se jette à la mer / Les flots se soulèvent indéfiniment / Pourquoi l’eau ne se retourne pas ? / Pourquoi la vie ne se retourne pas non plus ?

Ces vers cités achèvent une pièce de théâtre. Ils ne sont proclamés par personne – monologue, dialogue – ou didascalies ? : ils sont soufflés derrière les rideaux, en « voix – off », telle une litanie de l’au-delà, dont l’auteur si je me souviens bien est Aragon. Il se présente comme un acteur qui s’incline une dernière fois pour saluer les spectateurs et s’excuse de ne pouvoir cacher sa tristesse tandis que le rideau tombe lentement et que sa silhouette s’efface dans le noir…
Le général à la retraite est l’un des premiers récits de Nguyen Huy Thiep et sa publication a dès 1987 fait la renommée de son auteur dans l’opinion publique – et tout particulièrement chez les critiques qui en ont fait un véritable bestseller. On reconnaît à ce récit le renouveau dans la littérature vietnamienne, une ouverture. En effet, ses premiers récits ont alimenté maintes discussions et analyses. Dans un autre récit La fille de l’Ondin, le titre est actuel mais il rappelle la légende, une combinaison entre vieux contes et modernisme. Dang Anh Dao, révèle un trait particulier du récit La fille du dieu des Eaux. Il se révèle en parallèle par des personnages et des détails, parsemés de motifs : le normal et le difforme ; les personnages (l’être humain et les bêtes, la nature) toujours en mouvement. Chuong, l’orphelin considéré comme anormal à cause de son inaptitude à la vie des paysans de la coopérative – il est en proie, même dans ses rêves, à quelque chose d’anormal de pénible et d’agité. Ses deux orteils peuvent se mettre à pousser, ses doigts sont coupés et il mange comme un chien. Pourtant, ce garçon anormal a tout laissé tomber pour partir à la recherche d’une jeune fille de la ville… Mais chaque fois qu’il croît l’avoir trouvée, elle prend une autre forme. Ce don multiforme de cette jeune fille a provoqué une vive réaction sur Chuong. Il considère qu’elle est la fille du dieu des Eaux, une divinité multiforme… La dernière fois qu’il l’aperçoit, il se retrouve devant une branche d’arbre desséchée et trempée sur le rivage du fleuve. Ce fleuve court vers la mer. Chuong admet qu’il n’y a pas de dieu des Eaux mais il décide quand même : …demain, je partirai vers la mer. Il n’y a pas de dieu des Eaux. Un futur incertain s’ouvre devant lui. Cependant, l’idiotorphelin de la coopérative agricole d’autrefois continue à marcher toujours de l’avant…

Le signe du talent de Thiep est le renouveau de l’écriture qui laisse une marque dans celle des auteurs de sa génération. L’oeuvre entière de Thiep est voilée par les brumes du passé et en même temps, elle suggère les problèmes du présent : je les pense comme une lanterne aux ombres mobiles. Toutes ces ombres sont vivantes, agissent et tournoient sans cesse. Jamais on ne les oublie. Nguyen Van Thuan a publié un gros livre qui compare les articles critiques déjà publiés – faisant Un voyage à travers les textes et révélant « la Société vietnamienne après 1975 ». Le critique a examiné minutieusement presque tous les personnages, l’écriture, le rôle des sous-titres de l’oeuvre de Thiep.

En détournant les ombres de la lanterne des formes autres apparaissent à la lumière puis sombrent dans l’ombre, ainsi, sous nos yeux, elles s’effacent et apparaissent comme dans un rêve… ainsi en va-t-il du monde dans l’oeuvre de Thiep. Mais ce monde n’est pas seulement de l’ordre du rêve. Au-delà des reflets fantastiques et des hallucinations, nous pouvons y trouver des personnages, y compris des animaux ou la nature, rarement dans leurs apparences réelles mais qui ne ressemblent pas aux gens ordinaires.

Tel est le cas de Doan Thi Phuong, une jeune fille de la ville qui a le don de se métamorphoseret chaque fois qu’on croit la trouver, elle apparait sous une autre forme… Au début, c’est la fille d’un homme d’affaires qui fait le commerce de la saumure de poisson mais, à la fin, elle devient la Divinité des Eaux… Une autre histoire décrit un couple de dragons (dans la croyance vietnamienne traditionnelle, le dragon est une divinité).

Ils apparaissent lorsqu’un grand événement doit se produire… Le personnage principal dans une autre version est un garçon qui part à la recherche de la Divinité des Eaux alias La Mère toute Puissante qui habite le fleuve. Il la retrouve grâce à un vieillard difforme et grossier. Quant aux dragons, le vieillard nous montre un panier plat en lambeaux : c’est l’emplacement où les deux dragons sont enroulés… Encore dans une autre version c’est un buffle, un familier des paysans vietnamiens. Dans ce récit, c’est un être légendaire, l’image du buffle noir qui hante les rêves d’un écolier. Son village se situe au bord d’un fleuve. À ce qu’on dit, vers minuit, du fond de l’eau, le buffle noir élance son corps tout luisant au-dessus de l’eau, son mufle crache de la salive. Qui aura la chance d’attraper une gorgée de cette salive en recevra une force prodigieuse. Un jour, un garçon se dirige vers le rivage à la recherche du buffle noir. Deux pêcheurs, tour à tour, lui ont permis de prendre place dans leur barque. Le premier pécheur, dans la nuit profonde, lorsque la barque est au milieu du fleuve, le jette dans l’eau. Le deuxième le recueille pour le rejeter à nouveau. Enfin, ce garçon n’est sauvé que grâce à une jeune femme… Longtemps après, de la ville, il retourne à son village pour revoir la bienfaitrice mais elle étaitnmorte… Alors, l’image du buffle noir surgit et l’homme en pleine maturité se souvient de ses illusions perdues… Dans un autre récit, un buffle aide aux travaux de la campagne d’une famille paysanne ordinaire.
Soudain, un jour, il devient fou, il s’élance vers la digue et son objectif est un garçon. Tout de suite, l’instituteur se place devant ce garçon et il reçoit des cornes du buffle un coup mortel… Entre ce buffle féérique et celui du réel il y a une grande différence. On peut voir un fleuve, au travers des récits de Thiep, qui coule sans cesse au travers des villages. Le Fleuve fertile qui nourrit le peuple, des rivages si beaux, qui suggère les rêves des jeunes villageois et rallume le feu dans leur coeur l’espoir de partir à la recherche d’un nouvel horizon. “O fleuve, coule, coule à jamais”. Les vagues du fleuve affluent vers la mer… Les récits de Thiep sont comme un hymne à la nature qui est en train de se rétrécir à cause de l’urbanisation et qui pourrait être anéantie par l’exploitation humaine. Ces récits nous donnent la nostalgie de la verdure et de la nature, paradis qui se perd de jour en jour !

Ruelle des cigognes à Hanoï

Je me souviens d’un récit qui a pour titre Souviens toi de la campagne natale bien aimée. Hélas, aujourd’hui, la nostalgie de Thiep était une prédiction ! D’un autre côté, le personnage reparaissant, mis au centre de ces récits, est un garçon qui atteint sa maturité. Celui-ci était plein d’espoir, il avait confiance en l’avenir et part à la recherche du nouveau, de l’inconnu. Il porte des noms différents mais le modèle de ce personnage est Chuong La fille de la divinité des Eaux. L’Idiot de la coopérative a tout subi mais lorsque qu’il se révolte, il vainc quatre voyous qui veulent l’assommer. Vers la fin, après avoir tout laissé tomber pour partir à la recherche de la divinité en suivant les fleuves sans la retrouver, il se résout à se diriger vers la mer. L’idiot a appris la leçon de la vie. La mer qu’il n’a jamais vue, la mer est devant celui qui sera toujours en marche et nourri d’espoir.

Après les publications de Thiep, les oeuvres d’une plus jeune génération se sont imposées sans bruit et à vrai dire, rarement – excepté la jeune écrivaine Nguyen Ngoc Tu2 qui a eu une vie littéraire dont le retentissement peut rivaliser avec celui de Thiep. Dans ses récits, on retrouve des réminiscences de l’écrivain tel le mi- réel et le mi-fantastique.
Ainsi chez Nguyen Huy Thiep, le héros a pour compagnon de route le fleuve et les paysages de la campagne, tandis que le personnage central dans la plupart des récits de Nguyen Ngoc Tu est un villageois mais celui-ci n’est pas toujours un jeune garçon : ils peuvent être âgés ou mineurs des deux sexes. Ce dernier a toujours un compagnon fidèle, qui le suit dans les moments de bonheur ou de malheur. Ce qui marque le personnage principal de l’écrivaine et lui donne une véritable originalité c’est que dans certains récits, celui-ci est sédentaire. Sa recherche se prolonge dans l’imagination ou dans la nostalgie, lorsque le personnage central, épuisé après avoir parcouru tous les chemins sans aucun espoir de trouver l’objet de sa recherche. Alors, il grave l’image de cet objet dans son coeur et s’il a la chance de rencontrer un être compatissant, tout deviendra possible… Dans certains récits, l’objet de la recherche est devant lui tel un homme marié qui sait que sa bien-aimée, sa première femme, est toujours dans la jonque sur le fleuve qui coule en face de sa maison. Chaque jour, à heures fixes, il regarde la berge pour la revoir jusqu’au jour où la jonque s’immobilise, alors il comprend que l’objet de sa recherche n’existe plus…

Le cadre du personnage central dans la plupart des récits est une région où la sécheresse se prolonge, on ne peut vivre avec la récolte du riz, ainsi, il sera remplacé par un élevage de canards. Dans le récit La Campagne qui s’étend à L’infini, il y a compétition entre l’être humain et les canards jusqu’au point où l’un et l’autre, entretiennent un dialogue alors que leur langage est tout différent.

Les enfants du personnage principal comprennent le langage des canards. Vers la fin du récit, sur la jonque, il ne reste plus que le père et sa fille épuisés face à un troupeau de canards affamés. Lorsque les derniers canards sont enterrés vivants par des voyous et que sa fille mineure a été violée par la même bande de voyous, non seulement le père perd tous ses moyens mais plus encore, il est abattu, honteux d’être vaincu, de ne pas avoir su protéger sa fille de ces malfrats … Cependant tous les deux se relèvent pour continuer la marche vers un horizon encore indéfini… Le personnage central doit laisser tout ce qui lui est cher derrière lui, sa maison, son village natal non seulement lorsqu’il n’y a plus de ressources pour vivre mais encore, dans des cas particuliers, lorsqu’un événement sentimental ou un scandale se produit, lorsque toutes les portes sont fermées, les espoirs de retour sont brisés. Alors, courageusement, il prend le chemin des tourments sans savoir où se trouve la terre promise …

Ci-dessus, j’ai relevé les points communs entre Thiep et Nguyen Ngoc Tu mais je devrais relever les différences entre eux. Tandis que le langage de Thiep est commun à celui de ses lecteurs, celui de l’écrivaine est marqué par des mots et une expression qui proviennent de coutumes locales issues d’une région dont le climat est changeant, renforcé par le vent qui survient à l’improviste, le vent tourne en tous sens, enfin, tout ce qui nous donne le vertige…
Certains récits de l’écrivaine sont donc plus compliqués à comprendre, plus dramatiques et la cause de cette différence vient d’une situation sociale, politique qui après Nguyen Huy Thiep a changé – Thiep n’a pu qu’anticiper cette situation. Ainsi, d’une voix impassible, insolite, Nguyen Ngoc Tu nous laisse un arrière-goût de tristesse, d’ironie et de déception mais, en même temps, le courage de laisser tout ce qui appartient au passé pour prendre un chemin qui mène vers un horizon encore inconnu. Tels les fleuves de Nguyen Huy Thiep qui coulent, coulent toujours en allant vers la mer…

Đặng Anh Đào, le 5 mars 2021

1 Dang Anh Dao est née en 1934 à Hanoï, Vietnam – Enseignante, traductrice, écrivaine (à l’occasion) – belle-soeur, comme deux autres de ses 4 soeurs, du général Giap (la soeur ainée étant la deuxième femme du célèbre général). Dao a été la femme d’un des principaux généraux du Président Ho Chi Minh. Cet article a été écrit directement en français.

2 Nguyên Ngoc Tu est née en 1976 dans la province de Cà Mau (delta du Mékong), l’une des moins peuplées et des plus pauvres du Viêtnam, où elle vit toujours. Elle a déjà reçu plusieurs distinctions, dont le prix des Écrivains de l’Asie du Sud-Est et le prix des Écrivains vietnamiens. Elle a déjà été traduite en coréen, en suédois et en anglais.

L’article de Dao sur cet auteur fécond qui a été dès le début des années 90 traduit en Français a bénéficié de la reconnaissance de son pays même si bien sûr il a eu et a encore quelques détracteurs « orthodoxes ». Nguyễn Huy Thiệp qui avait réveillé le Viet Nam de sa torpeur en 19873 . En effet les guerres et la réunification du Viet Nam avaient plongé le pays et le peuple depuis plus de 10 ans dans un abandon et une pauvreté quasi absolue ! Des poèmes de Trần Nhuận Minh traduits récemment en français font foi de cet état d’effondrement qui avait obligé la population à enfin se retourner et se voir en perspective pour se relever4… Ce que fit Nguyen Huy Thiep avec non seulement une plume acérée mais aussi dans une langue populaire non dénuée d’humour voire de provocations imagées. Thiep habitait Hanoi, il était dans la force de l’âge, 37 ans. Il n’est pas le seul à ce moment précis à offrir un autre air à respirer.
Dương Thu Hương défia aussi la chronique, mais il était beaucoup trop tôt pour une femme d’afficher sa vie. Elle hurla sa douleur et se fit rejeter et pris le chemin de la dissidence. Encore aujourd’hui certains ou certaines qui ont écrit sur elle n’osent ni le dire ni même s’en rappeler. Dương Thu Hương est exilée en France depuis 15 ans et souffre de son pays et de ses enfants.

DdM

3 « Au lendemain du 6e congrès du parti communiste vietnamien tenu sous la bannière du « renouveau » en 1986, une nouvelle écrite par un inconnu provoqua un véritable séisme dans l’opinion publique du Viêtnam. Ses lecteurs, y compris ceux de la diaspora, y reconnurent le portrait bouleversant d’exactitude d’une époque – celle du Vietnam après la révolution. Un général à la retraite – ainsi s’intitule cette nouvelle – tire sa force de son absolu réalisme. D’une écriture elliptique, dégraissée, qui vise au constat, avec une sélection de situations types qui confinent au reportage, cette nouvelle très courte prend à bras le corps, les contradictions les plus cruciales de la société vietnamienne. » JL Drouin


4 Juste après 2010 une exposition témoignage s’est tenue à Hanoi sur le sujet

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