Tran Van Khê, mon oncle

Le 24 juin 2015 disparaissait le professeur Tran Van Khê, musicien, ethnomusicologue mondialement connu. Mais c’est d’un autre homme méconnu, plus intime, dont la réalisatrice Thuy Tien Ho a voulu nous parler. Un hommage à son oncle mais surtout au père qu’elle s’est choisi.

Tran Van Khê fut un grand musicien, un ethnomusicologue réputé et respecté dans le monde par ses pairs et le public. Il a fait l’objet de nombreuses émissions de télévision et de radio. Il a rencontré des sommités du monde des arts, des rois, des reines, des présidents… Mais pour moi, il était tout simplement l’oncle et surtout le père de coeur que je m’étais choisi.

Arrivée en France à l’âge de 2 ans en pleine guerre d’Indochine avec ma mère, mes frères et ma soeur, je ne connaissais pas mon père resté au Vietnam. Les « grands » étaient en pension. Ma soeur et moi habitions avec notre mère dans une chambre d’un hôtel qui n’acceptait pas les enfants. Nous devions rester invisibles et ne faire aucun bruit. Alors, pour égayer notre vie un peu triste, ma mère nous emmenait parfois au cinéma. Sur l’écran défilait la vie rose et sucrée de Sissi Impératrice. Un jour, monotone, pareil aux autres jours, notre mère nous emmena de nouveau au cinéma. C’est ce jour-là que, sur l’immense écran, je découvris le visage et la voix de l’homme qui changea ma vie : Tran Van Khê jouait le rôle d’un policier dans un film intitulé La rivière des trois jonques. Je le trouvais sévère mais juste ; il représentait la loi !

Cet homme, qui entra dans ma vie par la magie du cinéma, ne me quittera plus. Cousin de ma mère qu’il avait perdu de vue à cause de la guerre, il commença à venir régulièrement nous voir. Je reconnaissais son pas lorsqu’il montait l’escalier qui menait chez nous et son dernier pas correspondait toujours au carillon de la sonnette de notre porte. A l’affût, je m’amusais à l’ouvrir en même temps qu’il sonnait. J’aimais cette attente, la surprise feinte de mon oncle chaque fois renouvelée, les rires, les jeux et les baisers. Tout ce qui m’avait manqué depuis mon arrivée en France ! Chaque jour c’était le même rituel. Avec lui je jouais à la balle, à deux balles même ! Elles frappaient le mur en même temps que je chantais avec lui : « partie simple, sans bouger, sans parler, sans rire, d’une main… ». Je n’aimais pas perdre ; il me laissait gagner. Après le repas, si nous avions été sages dans la journée, il nous racontait, avec les gestes majestueux de l’opéra chinois, l’histoire fabuleuse et magique du Singe pèlerin, disciple facétieux et indiscipliné de Bouddha. Il aimait ménager le suspense et c’est au moment le plus palpitant de l’histoire qu’il s’arrêtait et nous quittait après un gros baiser. Il fallait attendre le lendemain pour connaître la suite.

Nous habitions rue Hyppolite Maindron dans le xive arrondissement de Paris et lui boulevard Brune. J’adorais lorsque nous venions chez lui, dans la petite chambre qu’il occupait, et qu’il nous préparait du pain perdu avec des oeufs et du sucre, ça avait l’odeur et le goût du gâteau. Il était pauvre, nous l’étions aussi, mais il avait le don de tout transformer en belles choses, en fête et en cadeaux merveilleux. Il achetait aux Puces des livres de la Comtesse de Ségur, des bandes dessinées pour les grandes occasions, les anniversaires ou les bonnes notes. Plus souvent c’était des planches de décalcomanies qu’il découpait par taille. Il préparait des petits papiers pliés avec un numéro que nous tirions au sort. C’était tellement délicieux cette attente pendant le dépliage et la surprise de la taille de la décalcomanie gagnée !

Boulevard Brune, mon oncle avait un piano. C’est là que nous préparions en cachette l’anniversaire de notre maman ou la fête des mères. Pour ces deux occasions, nous répétions, avec ma soeur et mon petit frère, les chansons qu’il écrivait et composait. Il en a ainsi créé des dizaines. Les rires, les chansons, les jeux, la musique : c’était le bonheur.

En 1958, mon oncle est venu habiter avec nous dans un grand appartement à Vitry-sur- Seine, apportant avec lui son piano. C’est ainsi qu’il m’apprit à en jouer avec la Méthode Rose. Au fil des années c’est lui qui m’éduquera, qui mettra en chansons mes tables de multiplication, mes cours d’histoire, de géographie et de sciences naturelles afin que je puisse offrir à ma mère autre chose que des mauvaises notes. Il contribua avec patience et amour à faire de l’enfant rebelle qui n’aimait pas l’école, l’adulte que je suis devenue, fière de ses racines, de son pays, de sa culture. Il m’expliquait le Vietnam, l’histoire de mon pays, ses luttes pour l’indépendance. Il m’avait appris la chanson La Marche des Etudiants que j’aimais chanter à tue-tête sans en comprendre toutes les paroles, lui au piano, ma mère à la mandoline : « Etudiants, du sol l’appel tenace, présent et fort retentit dans l’espace, des côtes d’Annam aux ruines d’Angkor, à travers les monts du Sud jusqu’au Nord, une voix monte ravie, servir la chère Patrie, toujours sans reproche et sans peur pour rendre l’avenir meilleur… ».

C’est devenue étudiante et militante contre la guerre américaine que j’en ai compris toute la portée, que j’ai compris le message que mon oncle et ma mère avaient voulu me transmettre.

Mon oncle m’avait raconté que ma mère, bonne couturière, lui avait confectionné son trousseau pour entrer à l’université. Ne sachant comment la remercier, elle lui avait demandé de lui apprendre à jouer de la cithare. En France, elle a repris son instrument et s’est perfectionnée avec lui. Ecrivaine et poétesse connue au Vietnam sous le nom de Mông Trung, elle fera sous le même nom sa carrière en France comme chanteuse traditionnelle à ses côtés. Ensemble ils feront des concerts, des émissions de radio en France, en Europe. Avec le célèbre peintre Mai Thu, également joueur de monocorde, ils obtiendront le Grand Prix du Disque décerné par l’Académie du Disque Français.

Au début des années 1960, mon oncle a pu enfin faire venir deux de ses enfants, Thuy Ngoc et Quang Hai, qu’il n’avait pas revus depuis son départ précipité pour la France car, dénoncé comme Viet Minh, il était recherché par l’armée française et la police. Nous avons ainsi vécu sous le même toit jusqu’en 1969, année de la disparition de ma mère, le 2 septembre. Mais nous ne nous sommes jamais vraiment quittés. Les liens d’amour et de complicité ne s’effacent pas malgré l’éloignement et la géographie. Le film que j’ai réalisé en témoigne. Ce film, nous l’avons voulu ensemble et il y a consacré ses dernières forces, avec énergie et enthousiasme. Je suis arrivée au Vietnam le 20 mars 2015 pour lui rendre visite, comme je le faisais tous les ans, et aussi pour qu’il enregistre avec sa propre voix la version vietnamienne. Sa vue ne lui permettait plus de lire mais il avait toujours une grande mémoire. Alors je m’allongeais à côté de lui et lui lisais chaque phrase en français qu’il traduisait instantanément en vietnamien. Nous avons procédé ainsi pendant plusieurs jours. Il attendait ces répétitions avec enthousiasme et joie. Il me disait que ça lui rappelait lorsque j’étais enfant et que je n’arrivais pas à retenir mes leçons. Il s’allongeait à mes côtés et me les répétait en les chantant… A présent c’était à mon tour ! Le jour de l’enregistrement il était fin prêt. Il nous a tous étonnés par son tonus, la beauté et la vigueur de sa voix.

Lorsque je l’ai quitté le 22 mai 2015, il était en forme, plein de gaieté, impatient de voir le film terminé. Nous nous étions promis de nous revoir pour sa sortie… Aujourd’hui le film est achevé mais il n’en sera jamais le spectateur et ma tristesse est infinie…

Qui d’autre que lui pour consoler, trouver les mots qui apaisent la tristesse, qui parlent avec autant de douceur et de sagesse de la disparition, du vide qu’elle laisse ?

Ces mots il les a écrits et déclamés avec sa voix magnifique pour la disparition de son ami, le compositeur Trinh Cong Son : « Trinh Cong Son, mon frère bien aimé tu as quitté ce monde, la mort succède à la vie, chose naturelle selon la loi de l’impermanence. Mais on ne peut s’empêcher de verser des larmes d’amour et de regrets, aimer et regretter un artiste exceptionnel, dont les oeuvres ont bouleversé le coeur des Vietnamiens, suscité l’engouement des Japonais et l’admiration des Anglais. Oh Trinh Cong Son, ce que tu as donné à l’humanité, elle le conservera éternellement, non seulement pour le temps présent mais aussi pour les générations futures ». Je trouve que ces mots te vont à merveille, mon très cher Cau Hai !

HÔ Thuy Tiên
réalisatrice http://www.tranvankhe-lefilm.com/

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